Hexerei

L'alliance des cinq races

Ce n'était qu'une légende, mais ils s...

    Voilà j'ai à nouveau internet, mais je suis malade comme un chien donc j'ai pas avancé d'un poil le prochain chapitre. >< (21/09/2017)

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+ + III. Ange & démon+ + 31/08/2013

______Non loin du lycée, dans une maison habitée par une famille d'ignorants, le démon s'était téléporté dans la chambre d'Ophély. Il profita de son profond sommeil pour s'asseoir derrière le bureau, prendre une feuille de papier et y griffonner quelque chose. Lorsqu'il se releva pour poser son mot sur la table de chevet, il aperçut une créature qui lui était insupportable : un ange veillait sur l'endormie avec des yeux pleins de tendresse. Le visage du brun se déforma en une grimace de dégoût, alors que l'ange lui assénait un regard menaçant. Il ne le laisserait pas tenter un seul geste malveillant envers sa protégée, auquel cas il n'hésiterait pas à le renvoyer aux Enfers sans sommation. Le démon savait à quoi s'en tenir, mais il voulut tout de même s'amuser un peu. Dans le silence le plus absolu, il s'avança vers Ophély, puis il prit une mèche de cheveux entre ses doigts pour jouer avec. Les deux créatures se fixaient avec un air de défi. Le visage de l'ange était devenu très sérieux, alors que l'être des Enfers ne se départait pas de son sourire moqueur. Il se plaisait à voir ainsi son adversaire tenter de contenir sa rage. Il aurait pu le tenir éloigné, mais pour cela il aurait pris le risque de réveiller l'adolescente. Cela n'aurait pas été approprié de dévoiler son identité dans un tel lieu. Il préférait attendre le moment opportun, contrairement au démon qui n'avait que faire de ces futilités.
______Ophély murmura des choses incompréhensibles tout en se tournant sur le côté gauche. Le brun lâcha ses cheveux, puis posa rapidement sa feuille pliée en quatre sur la table de chevet. Il disparut ensuite sans un mot, alors que la jeune fille commençait à s'éveiller lentement. Lorsqu'elle ouvrit ses yeux bleus, elle crut voir une forme transparente sur le point de se dissiper. Mais après les avoir frottés pour enlever les dernières traces de sommeil, elle ne remarqua rien d'étrange. L'adolescente sortit de son lit après s'être étirée et se tourna pour chercher ses pantoufles. Elle aperçut alors le papier sur sa table de chevet. Elle vit également un stylo sur son bureau qui n'avait pas été remis à sa place initiale. Cela réveilla sa curiosité, mais elle n'avait pas le temps de s'en préoccuper : dans dix minutes, elle serait en retard en cours si elle ne se dépêchait pas un peu. D'ailleurs, sa mère était en train de l'appeler d'en bas pour son petit déjeuner.

______— Je m'habille et j'arrive ! répondit Ophély de sa voix fluette.
______— Tu vas encore être en retard !
______— On habite à deux minutes du lycée, j'ai largement le temps !


______C'était ce qu'elle répétait toujours, alors que ses retards continuaient de s'accumuler depuis le début de l'année. Elle était certes très bonne élève, mais son assiduité était le point noir de sa scolarité. La faute à son besoin considérable de sommeil : douze heures minimum, auquel cas elle devenait rapidement grognon en fin de journée. Ses nuits agitées n'arrangeaient rien. La jeune fille rêvait toujours de la même chose depuis une semaine. Elle se rendait dans une petite maison en bois, en plein milieu de la forêt qui bordait la ville, pour rejoindre trois de ses camarades de classe ainsi que quatre inconnus. Dans ce songe, elle avait immédiatement reconnu Alexianne, Estéban et Alexei mais elle n'avait jamais vu les quatre autres. Leurs visages ne lui disaient rien et il était peu probable qu'elle les eût croisés un jour. Sa mémoire photographique ne pouvait pas la tromper. Son rêve ne lui en dévoilait pas plus, ce qui commençait à l'inquiéter. Elle ne savait pas pourquoi ils se rejoignaient tous là-bas et surtout quel lien les unissait. Elle était certaine que ce songe voulait lui montrer quelque chose.
______Depuis toute petite, Ophély faisait régulièrement des rêves prémonitoires à propos de choses importantes, comme la mort d'un de ses oncles qu'elle avait prévue trois jours avant, ou au contraire sur des bricoles sans gravité. Rien ne faisait exception : si le même rêve se répétait, il se réaliserait. Toutefois, elle ne savait jamais à quel moment elle serait confrontée à l'accomplissement de son songe. Elle n'avait aucun contrôle sur ce qui était pour elle une bénédiction. Au-delà des rêves, la jeune fille pressentait souvent certaines choses. Elle se fiait régulièrement à son instinct qui ne la trompait jamais. Elle évitait des accidents inconsciemment et lorsqu'il lui arrivait de se perdre, elle retrouvait rapidement son chemin de façon très intuitive. Elle ne pouvait expliquer ce phénomène qu'elle mettait sur le compte de sa bonne étoile ou de son ange gardien. Elle se plaisait à croire à ces créatures bienveillantes, ainsi qu'à une instance supérieure qui les dirigerait du haut du Paradis. Selon elle, il y avait tellement d'évènements inexplicables que cela ne pouvait être que l'½uvre d'un dieu.

______Alors qu'Ophély choisissait sa tenue, elle se mit à siffler gaiement. Elle respirait la joie de vivre qui se communiquait à son entourage. Elle ne se départait jamais de son sourire, essayant de rester la plus optimiste possible. Elle était prête à aider son prochain, même au détriment de son propre bien-être. Souhaitant se rendre vraiment utile, elle avait intégré une association de bénévoles pour aider les plus démunis. Malgré tout, cette jeune fille pouvait se montrer réservée. Elle n'était pas à l'aise en public, mais elle faisait de nombreux efforts pour gagner en assurance. Sa petite taille ne l'arrangeait pas, seule chose chez elle qu'elle aurait voulu changer. Du haut de ses 1 m 55, elle se sentait minuscule et indifférente : une broutille dans ce bas monde, en somme. Quelques centimètres de plus ne l'auraient pas dérangée, mais la nature en avait décidé ainsi. Elle devait accepter son corps tel qu'il était. Plusieurs personnes lui avaient d'ailleurs fait remarquer que sa taille ne la rendait que plus mignonne et adorable avec ses taches de rousseur qui parsemaient ses joues rondes.
______Ophély descendit à la cuisine, dans laquelle se trouvait déjà son petit frère de douze ans qui s'empiffrait de céréales. Elle récupéra des toasts dans une assiette, puis sortit après avoir prévenu ses parents qu'elle rentrerait un peu plus tard. Une fois dans la rue, la rouquine prit le papier qu'elle avait mis dans sa poche pour le consulter. Au moment où elle allait l'ouvrir, elle sentit une présence dans son dos. Elle jeta un coup d'½il furtif derrière elle, mais il n'y avait personne. Prudente, elle rangea la feuille et continua sa route tout en mangeant. Toutefois, elle avait toujours cette sensation étrange que quelqu'un l'observait. Lorsqu'elle tourna à une intersection, elle aperçut subrepticement une forme humaine disparaître. La jeune fille aurait dû avoir peur, mais son intuition lui soufflait d'avoir confiance et de ne pas s'inquiéter.

______Arrivée devant le portail fermé du lycée, Ophély attendit qu'un surveillant vînt lui ouvrir. Au bout d'un quart d'heure, un homme s'approcha et l'emmena jusqu'à un bureau pour lui délivrer un billet de retard. Une fois chose faite, l'adolescente monta au premier étage pour rejoindre sa salle de cours. Elle se retrouva une nouvelle fois à côté d'Alexei, mais il resta étrangement très calme. Elle était persuadée qu'il avait un bon fond, malgré sa tendance à perturber la classe ou à ignorer ses professeurs avec mépris. Elle aurait voulu devenir son amie, ou au moins discuter avec lui, mais il dégageait une espèce d'aura qui le rendait inaccessible. Il ne laissait personne l'approcher, à l'instar d'Alexianne. Ces deux-là se détestaient, mais ils se ressemblaient plus qu'ils ne voulaient bien l'admettre. Ophély était certaine qu'ils pourraient s'entendre un jour s'ils faisaient des efforts chacun de leur côté. Pour le moment, ils étaient pourtant loin de se tomber dans les bras : Alexei avait eu droit à un magnifique coquard de la part de la sorcière qui n'avait pas du tout apprécié la façon dont s'étaient passées les choses la veille. Elle se souviendrait encore très longtemps du coup des sprinklers et de la salle ravagée par l'eau. Elle était bien plus furieuse que d'ordinaire. Elle avait surpris Ophély en train de la fixer et le regard noir de colère qu'elle avait reçu lui avait fait passer l'envie de l'observer. Elle restait tout de même persuadée qu'Alexianne ne pouvait pas être aussi méchante que ce qu'elle laissait croire.


+ + III. Ange & démon+ +



______Après une journée de cours épuisante, la rouquine trouva encore le courage de se rendre à l'orée de la forêt. Durant le trajet, elle sentit une nouvelle fois une présence dans son dos. Cette sensation ne la quitta pas une seconde, allant même jusqu'à l'aider à se diriger au milieu des nombreux arbres. Elle avait l'impression d'être poussée par une main chaleureuse. Elle aurait pu arpenter les lieux les yeux fermés.

______Durant sa marche, Ophély ouvrit le papier que le démon lui avait laissé le matin même. Il était resté dans sa poche toute la journée, mais elle n'y avait pas encore touché. Elle n'avait aucune idée de son contenu, mais elle préférait se montrer prudente et le lire seule.
______Sept prénoms étaient inscrits sur la feuille blanche dans une disposition bien particulière : « Adriel » et « Andras » se trouvaient respectivement en haut et en bas, tandis que « Kénaël » et « Kira » étaient au milieu, à droite. « Alexianne » « Estéban » et « Alexei » se situaient à l'opposé, à gauche. L'adolescente resta perplexe un moment, s'arrêtant au milieu d'un petit sentier. Elle réfléchissait à la personne qui aurait pu déposer cela chez elle sans se faire remarquer... Une connaissance en commun avec ses trois camarades de classe ? C'était peu probable. Dans tous les cas, elle ne voyait pas de quelle façon quelqu'un se serait introduit dans sa chambre, alors que tout était fermé à double tour la nuit. Pourtant, ce papier n'avait pas pu atterrir sur sa table de chevet tout seul. Cette énigme commençait à la rendre folle. Elle repensa alors à son rêve, dans lequel sept personnes se rejoignaient dans cette forêt. Les quatre prénoms qui lui étaient inconnus correspondaient peut-être à ces gens, mais la même question restait toujours sans réponse : qui avait écrit sur cette feuille ? Ophély avait la sensation que la solution n'était pas loin.
______Elle reprit sa marche pour sortir du sentier et s'enfoncer plus profondément dans la forêt. Elle n'avait pas peur de se perdre, car elle savait qu'elle retrouverait toujours son chemin. Son intuition la conduisait entre les arbres pour enfin la mener à la masure de son rêve. Elle s'approcha prudemment, puis s'arrêta devant la porte fermée. Elle hésitait à entrer, malgré la présence dans son dos qui l'encourageait. Elle n'était pas très rassurée face à cette maisonnette décrépite.
______Après avoir réfléchi longuement, elle se décida enfin à pousser le battant. En voyant un homme assis sur une table devant elle, la rousse sursauta. Elle bredouilla quelques excuses tout en observant curieusement cette personne. Elle ne le savait pas, mais il était le démon à l'origine de sa feuille de papier et qui avait discuté brièvement avec Alexianne et Estéban en début de journée. Il la regarda de ses yeux rougeoyants et avec un sourire carnassier, espérant ainsi lui faire peur, mais cela n'eut pas l'effet escompté.

______— C'est vous qui avez écrit ça ? demanda-t-elle en lui tendant le papier.
______— Quel sens de la déduction ! se moqua le brun. Pas étonnant venant d'une sensorielle, hein l'angelot ?
______— C'est plutôt remarquable, en fait
, répondit une voix derrière Ophély.

______L'adolescente se retourna précipitamment et vit un deuxième homme. Elle fut surprise de constater que son visage lui était familier. Elle ne l'avait jamais croisé, mais elle avait cette sensation de l'avoir déjà rencontré, comme s'il avait fait partie de sa vie depuis de nombreuses années. Ses traits fins étaient rassurants et détendus. Son sourire respirait la sympathie, à l'instar de ses yeux bleus imprégnés de tendresse. Ses longs cheveux blancs auraient pu lui donner l'aspect d'un vieillard, mais sa taille élancée débordait de vigueur. Il aurait pu passer inaperçu au sein des ignorants s'il n'avait pas été habillé d'une longue tunique aux teintes virginales et qui recouvrait à peine ses pieds nus. Ophély était très intriguée par cet homme étrange à l'aura bienfaisante. Elle ne se sentait pas en danger, contrairement à l'autre individu avec lequel elle avait été immédiatement mal à l'aise. Ils semblaient être deux opposés que tout séparait, pourtant ils se trouvaient dans la même pièce. Quelque chose les avait réunis alors qu'ils n'auraient jamais dû se rencontrer. Une hypothèse saugrenue traversa l'esprit de la rouquine : l'homme aux cheveux blancs avait été surnommé « l'angelot » ...

______— Ne me dites pas que vous êtes un... commença Ophély, hésitante.
______— Allez, dis-le ! On ne peut pas deviner autre chose en voyant sa tenue de ringard, de toute façon ! s'exclama le démon avec une mine désapprobatrice.
______— C'est... impossible, souffla-t-elle, perdue.
______— Tu n'avais pas dit qu'elle croyait à tous ces trucs débiles de religion ? s'enquit le brun à l'intention de l'autre.
______— Y croire et en voir de ses propres yeux c'est très différent, répliqua la jeune fille en se tournant vers lui. Alors vous, vous seriez un...
______— DE-MON. C'est si compliqué à dire ? Et pitié arrête de nous tutoyer, sinon je vais vomir.


______L'ange lui intima de se taire et une joute verbale débuta entre les deux créatures. Celle des Enfers était très véhémente : il était prêt à en venir aux mains, alors que l'autre restait très calme. Ils étaient le jour et la nuit. Ophély se sentait en décalage entre eux, elle ne comprenait pas vraiment la situation, encore moins ce qu'ils lui voulaient. Tout à coup, elle ressentit une forte animosité en provenance du démon. Sa malveillance grandissait de seconde en seconde. La tension montait, les insultes pleuvaient, il était sur le point d'attaquer. Sans bien savoir pourquoi, elle poussa l'ange sur le côté avant qu'une boule de feu ne s'abatte sur eux. La flamme s'écrasa contre le mur et y laissa une trace charbonneuse.

______— Saleté de sensorielle, maugréa l'assaillant.
______— A la prochaine attaque, je te renvoie aux Enfers, le menaça l'autre homme.
______— C'est la deuxième fois que vous... tu parles de « sensoriel ». Qu'est-ce que ça veut dire ? Et puis d'où sortait cette boule de feu ? s'enquit Ophély, légèrement paniquée.
______— Ne t'inquiète pas, nous allons tout t'expliquer, la rassura l'ange.
______— On n'a pas que ça à foutre ! On lui explique en gros et le reste elle ira demander à ses potes sorciers !
______— Des sorciers ?!
s'écria la rousse, éberluée.

______L'ange le fusilla du regard, mais le démon haussa seulement les épaules avec un sourire moqueur. Il n'avait aucune patience, encore moins s'il devait attendre sagement qu'Ophély assimile toutes les subtilités des différentes races. Comme il l'avait dit, il avait autre chose de plus important à faire. Il était certain qu'Alexianne retournerait à l'adresse indiquée et il voulait à tout prix savoir de quelle manière se déroulerait leur rencontre. Il espérait assister au moins à une dispute, mais connaissant le caractère explosif de la Gardienne, il y aurait peut-être beaucoup plus...
______L'ange et l'adolescente prirent place sur les deux seules chaises en bois de la pièce. Elles n'avaient pas l'air très solides, à l'instar de la table sur laquelle était toujours assis le brun. Les murs étaient recouverts de mousse et quelques toiles d'araignée pendaient dans certains coins du plafond. Ce dernier avait même des trous, ce qui expliquait les traces de moisissure dues à l'humidité. Cette masure n'était plus habitée depuis longtemps.
______Les deux hommes se présentèrent : l'ange se nommait Adriel, tandis que le démon s'appelait Andras. Ils lui révélèrent d'abord l'existence des quatre mondes : les Cieux, les Enfers, le monde des sorciers et celui des ignorants. Chacun à leur tour, ils lui décrivirent leurs semblables.
______Les anges avaient une apparence humaine, si l'on omettait la paire d'ailes blanches dans leur dos qu'ils étaient capables de dissimuler. Ils pouvaient également se rendre invisibles, ce qui expliquait la présence qu'Ophély ressentait derrière elle. D'ailleurs, ce n'était pas la première fois que cela lui était arrivé. Adriel lui révéla alors qu'il était son ange gardien. Le rôle de chaque être céleste était de veiller sur un ignorant, depuis le jour de sa naissance jusqu'à sa mort. Il était donc naturel qu'elle ressentît sa présence, en particulier grâce à ses aptitudes de sensoriel. La jeune fille restait perplexe devant ce terme inconnu. Certains ignorants étaient dotés d'un don ou d'un de leur sens particulièrement développé. Cela variait selon les individus, mais beaucoup pouvaient pressentir l'avenir. Leur intuition était aussi considérablement accrue, ce qui leur permettait d'avoir comme un sixième sens. Ils sentaient les choses, de la même façon qu'Ophély. Cela ne s'expliquait pas, car cela venait du plus profond de leur être. Cela faisait partie d'eux, tout comme un sorcier était capable de maîtriser un élément. Toutefois, la rousse ne pouvait pas déclencher ses visions ou se forcer à avoir un rêve prémonitoire. Tout se jouait dans l'inconscient, au moment du sommeil. Au mieux, elle pourrait apprendre à gérer ses émotions et à faire plus attention à son environnement pour être plus propice à deviner les intentions des autres, mais cela demandait de la concentration et des efforts. L'art d'interpréter les rêves lui serait aussi très utile. Néanmoins, Adriel estimait qu'elle se débrouillait déjà très bien.
______L'ange attendait une réaction de la part de sa protégée, mais elle semblait absorbée par ses pensées. Elle mettait enfin un nom à ce qu'elle était capable de faire. Cela paraissait invraisemblable, mais elle voulait y croire. Après tout, cette boule de feu était apparue comme par magie, alors pourquoi pas les démons et les anges ? Soudain, Ophély prit un air horrifié qui inquiéta les deux créatures.

______— Ça veut dire que Satan existe vraiment ?! s'exclama-t-elle dans un hoquet de terreur.
______— Lui ? pouffa Andras. C'est qu'un petit rigolo ! Un démon raté qui a colporté des rumeurs dans ton monde pour se faire un nom. Et les ignorants sont tellement ridicules avec leurs superstitions qu'on pourrait leur faire avaler n'importe quoi.

______La rousse parut soulagée, mais face à l'air hautain du démon, elle ne put cacher son mécontentement.

______— Qui a eu cette idée de nous appeler « ignorants » ? On a l'air si stupide que ça ? Ce n'est pas parce qu'on n'a pas conscience de votre existence que ça fait de nous des imbéciles.
______— Je parierai pas là-dessus
, se moqua le brun. La plupart d'entre eux sont quand même bien gratinés niveau conneries. L'intelligence ne vole pas bien haut. Enfin, ça vaut aussi pour les sorciers de toute façon.

______L'adolescente ignora ses propos et les questionna sur les sorciers. Elle avait très envie d'en savoir plus sur ces différents mondes. Elle avait une grande soif d'apprendre et d'en connaître davantage sur des choses qui étaient si proches d'elle. Elle ne comprenait toujours pas la raison de toute cette agitation autour d'elle : pourquoi lui révéler toutes ces informations alors qu'elles étaient tenues secrètes auprès des ignorants ? Certes, elle était différente, mais elle n'était pas la seule dans ce cas-là. D'autres sensoriels existaient dans le monde et cela ne leur donnait pas le droit de tout savoir.
______Face au silence d'Adriel et Andras, Ophély se demanda si elle avait fait quelque chose de mal. Ils avaient peut-être une culture différente de la sienne qui pouvait conduire à des quiproquos. Elle repensa alors à sa question sur les sorciers : peut-être n'avaient-ils pas le droit de parler d'eux.

______— Désolé, mais nous ne pouvons pas t'en dire plus à propos des sorciers, dit l'ange avec un léger sourire.
______— Va demander à Alexianne et ses deux sous-fifres, ils sauront très bien t'expliquer, ricana le démon.
______— Ce sont des sorciers ? demanda Ophély, suspicieuse. Si c'est une blague je ne trouve pas ça drôle.
______— Tu peux te méfier d'Andras tant que tu le veux, mais fie-toi un peu à ton instinct
, lui intima Adriel d'une voix douce. Tu ne t'es jamais dit qu'ils étaient un peu étranges ?

______La sensorielle acquiesça lentement. Elle avait souvent remarqué Estéban parler tout seul alors qu'Alexianne était à côté de lui, comme si elle lui avait répondu silencieusement. Quelquefois, Alexei tombait sans raison apparente ou il se fâchait contre la Gardienne alors qu'elle n'avait rien dit. Au début, elle avait trouvé cela bizarre, mais elle s'y était habituée et n'y avait plus prêté attention. Mais jamais elle n'aurait imaginé qu'ils étaient des sorciers !
______Adriel voulut raccompagner sa protégée chez elle, mais la rouquine avait encore quelques petits points à éclaircir. Ils restaient deux prénoms sur le papier qu'elle ne connaissait pas et elle ne savait toujours pas pour quelle raison ils lui avaient fait de telles révélations.

______— Kénaël et Kira c'est le problème d'Alexianne, alors t'occupe, répondit Andras.
______— Quant à la raison qui nous a poussés à venir te parler, elle est très obscure, dit l'ange, soucieux. Tout ce que je peux te dire c'est qu'une menace pèse sur nos quatre mondes. Une menace si dangereuse que nous sommes obligés de briser certaines règles pour faire face.
______— Une menace ?
répéta Ophély, inquiète. Mais quelle menace ? Qu'est-ce qui se passe ?
______— Nous n'en sommes pas certains nous-mêmes. Nous essayons de comprendre, mais pour l'instant cela reste très flou. Mais ne t'inquiète pas, nous sommes en train de nous préparer à l'affronter.
______— Pourquoi moi ? Je n'ai rien d'une héroïne !
______— Tu es plus forte que ce que tu crois, alors aie confiance en toi
, la rassura Adriel en posant une main chaleureuse sur son épaule.
______ — En plus, on est tous dans le même bateau, maugréa Andras. Va pas croire que tu vas sauver les mondes à toi toute seule !

______Ophély sourit faiblement, puis le démon se téléporta brusquement. L'adolescente sursauta : c'était la première fois qu'elle assistait à ce phénomène. Les deux hommes lui avaient pourtant expliqué ce moyen de déplacement propre aux créatures des Cieux et des Enfers, mais elle ne l'avait pas imaginé si brutal. Adriel lui rappela qu'ils étaient capables de se téléporter aussi lentement que rapidement. Ils pouvaient choisir la manière dont ils disparaissaient et apparaissaient. Mais tout cela était très nouveau pour elle. Il lui faudrait beaucoup de temps avant de tout assimiler et de trouver cela naturel.
______L'être céleste ramena sa protégée à l'entrée du bois. Il s'excusa de ne pas la raccompagner chez elle, car il devait rentrer dans son monde faire un rapport à ses supérieurs. Ophély aurait voulu lui demander de plus amples informations sur les Cieux, mais il semblait très pressé. Il avait été très succinct à propos du lieu où il résidait, alors qu'Andras lui avait décrit les Enfers sans retenue. Elle supposa que les anges étaient seulement des créatures très réservées, contrairement aux démons qui se montraient exubérants. Elle commença à rire toute seule en pleine rue en se remémorant le comportement du brun. Il pouvait être exaspérant, mais aussi très drôle. Elle trouvait sa personnalité intéressante, malgré ses mauvaises manières.


+ + III. Ange & démon+ +



______Le soir venu, la sensorielle eut beaucoup de mal à s'endormir. Tout ce qu'elle avait appris tournait sans cesse dans sa tête : il ne s'était pas écoulé une seconde sans qu'elle n'y repense. Elle se sentait anxieuse à l'idée de devoir affronter une menace que même des anges et des démons craignaient. Mais elle était encore plus impatiente d'être au lendemain pour discuter des sorciers avec Estéban. Elle imaginait des formules magiques, des chapeaux pointus et des balais volants. Le sommeil finit par l'emporter lorsqu'elle s'amusa à affubler Alexianne de grosses verrues sur le nez.

+ + IV. Indiscrétion+ + 21/10/2013

______La lune était déjà bien haute dans le ciel. Le sommeil avait gagné la plupart des ignorants de la ville et les rues respiraient le calme. Toutefois, au bout d'une allée, les habitants d'une grande demeure n'avaient pas encore fermé les yeux. Un homme aux cheveux bruns mi-longs était assis dans un fauteuil en cuir noir face à la cheminée allumée, unique source de lumière du salon. Les flammes se reflétaient dans ses prunelles marron et donnaient des airs lugubres à cette pièce où tous les rideaux étaient tirés. Ses longues jambes étaient croisées et étirées devant lui et ses doigts pianotaient doucement l'un des accoudoirs. Son impatience le trompait, malgré l'impassibilité que renvoyait son visage. Son corps entier semblait avoir été gravé dans du marbre, telle une statue grecque. Mais lorsqu'il bougeait, grâce et souplesse imprégnaient ses mouvements.
______Une jeune femme se trouvait debout, adossée au mur. Ses cheveux bleus, coupés en un carré strict, contrastaient fortement avec le physique simple de l'homme. Elle avait l'air d'être son opposé : petite taille, quelques rondeurs et une cicatrice au-dessus du sourcil gauche. Ses traits étaient tendus, son dos droit et ses yeux rouges fixés sur la porte de façon menaçante. Soudain, elle tourna la tête vers la fenêtre à ses côtés et tendit l'oreille. Elle souleva légèrement le rideau pour jeter un coup d'½il dehors et vit une adolescente sauter au-dessus du portail.

______— Une intruse vient de pénétrer dans la cour, l'informa-t-elle d'une voix étonnement grave.
______— Alexianne Dû Lou, murmura l'homme sans bouger.

______La jeune femme acquiesça silencieusement. Elle le regarda avec beaucoup de respect, attendant sa décision, mais il ne prononça pas un mot supplémentaire. Il ne cessait de fixer les flammes pour lesquelles il semblait avoir une admiration particulière. Sa respiration était très lente, à tel point qu'on aurait pu penser qu'il dormait. Il était simplement apaisé, rassuré par cette nouvelle présence qui avait pénétré sur son territoire. Il aurait dû être inquiet qu'un Gardien vînt troubler sa tranquillité, mais il avait été prévenu du danger imminent. Il était le mieux placé pour parler de cette menace et il était prêt à la repousser, même si pour cela il devait s'allier à ses pires ennemis.


+ + IV. Indiscrétion+ +



______La sorcière avait pris la décision de revenir sans Estéban, bien que celui-ci eût tenté de lui faire entendre raison jusqu'à ce que leur communication télépathique soit interrompue. Lorsqu'elle était entrée dans le monde des ignorants, elle n'avait plus eu la possibilité d'entendre les pensées de son ami. Ils devaient être dans le même monde pour que la télépathie fonctionne. Ainsi, elle avait été débarrassée de ses conseils incessants et insupportables. Arrivée à destination, elle avait grimpé à un arbre puis sauté de l'autre côté du portail. A présent, elle faisait le tour du propriétaire pour trouver une entrée différente de la grande porte, mais ses recherches restèrent infructueuses. Alexianne n'eut pas d'autres choix que de pénétrer à l'intérieur par l'accès principal. Mais avant de se précipiter comme elle en avait l'habitude, elle plaqua son oreille contre la surface en bois, espérant entendre du mouvement. Pourtant, tout était calme. Personne ne semblait l'attendre derrière la porte pour la prendre par surprise et la tuer. Cela lui parut étrange, car elle avait vu un rideau bouger lorsqu'elle était à l'extérieur. Elle savait qu'elle avait été repérée, mais cela ne l'avait pas empêchée de continuer. Il était très difficile de surprendre un vampire, surtout si l'on pénétrait sur son territoire sans y avoir été invité. Leur ouïe était exceptionnelle et leur odorat très développé. Personne ne pouvait passer inaperçu près d'un vampire, encore moins dans sa propre maison. Mais la Gardienne n'en avait cure : elle tuerait ce monstre.
______Son sabre dans une main, prête à trancher le premier ennemi qui se présenterait à elle, la jeune fille progressa avec la plus grande prudence. En prenant sur sa gauche, elle tomba sur la cuisine où de nombreux placards étaient remplis de nourriture en conserves. Alexianne ouvrit le réfrigérateur pour vérifier si le maître de ces lieux n'était pas amateur de sang humain, mais elle ne trouva rien de plus banal qu'un bocal de cornichons et de la mayonnaise. Une chose était certaine : ils n'avaient pas fait les courses depuis un moment.
______Une fois revenue dans le hall d'entrée, l'adolescente se dirigea vers la droite qui menait à un long couloir. Aucune lumière n'était allumée, elle avançait dans le noir le plus complet. De sa main libre, elle tâtonnait le mur à la recherche d'un interrupteur, mais il n'y avait rien. Elle fut obligée d'évoluer dans l'obscurité, entourée de ténèbres angoissantes. La traversée de ce corridor lui parut interminable, presque insoutenable. A chaque pas, sa respiration se faisait plus courte et saccadée. Sa poitrine se compressait et lui provoquait de violentes douleurs. Elle essaya d'inspirer profondément et calmement, mais cela ne faisait qu'aggraver la situation. Elle avait la désagréable sensation que l'air se raréfiait. Plus elle se rapprochait de cette porte au fond du couloir, plus l'angoisse montait. Cela ne faisait plus aucun doute : un vampire se trouvait dans la pièce vers laquelle elle se dirigeait. Cette impression de suffoquer ne pouvait pas la tromper : chaque fois qu'une de ces créatures se tenait à proximité, son c½ur s'emballait et un crucial manque d'air se faisait ressentir. Alexianne en connaissait très bien la cause, mais elle s'était juré de ne jamais y penser. Au lieu de ça, elle souffrait en silence pour qu'aucun de ses ennemis ne profitât de sa faiblesse. Elle se tenait droite et fière, menaçante, prête à fracasser la porte pour faire une entrée assourdissante dans ce salon. Son instinct lui conseillait pourtant de rebrousser chemin pour revenir plus tard avec des renforts. Un demi-vampire c'était une chose, mais un vampire en était une autre. Et s'il se nourrissait de sang humain, elle n'en sortirait pas vivante, aussi douée fût-elle. Mais la Gardienne était têtue et lorsqu'elle avait une idée en tête, personne ne pouvait la lui enlever. Elle avait décidé de s'introduire et de se mesurer à ce vampire, alors elle ne reculerait pas.

______La brune entra avec fracas. Elle ouvrit la porte et la poussa si brutalement qu'elle claqua contre le mur. Lorsqu'elle remarqua la présence d'une deuxième personne, son corps se raidit. Elle l'identifia rapidement comme un demi-vampire. Cette jeune femme avait l'air féroce, comme la plupart des créatures de son espèce. Elle était toujours debout près de la fenêtre, mais son regard était fixé sur Alexianne. Elle suivait tous ses mouvements: à la moindre tentative d'attaque, elle se jetterait sur elle pour la mettre en pièces. C'était mal connaître la Gardienne qui la brûlerait en un claquement de doigts grâce aux flammes de la cheminée. Alors qu'habituellement les vampires détestaient le feu, l'homme l'admirait toujours avec une certaine nostalgie. Tout en lui respirait la quiétude: sa façon nonchalante d'être assis, son visage inexpressif, ses muscles détendus et sa passivité complète face à l'arrivée tonitruante d'un ennemi. Il avait tourné lentement la tête vers Alexianne sans montrer une seule once d'étonnement. Il la regarda un instant pour la détailler, puis il se détourna pour se concentrer à nouveau sur les flammes, non sans la saluer poliment.

______— Je sais ce que vous êtes, pas la peine de faire semblant, cracha la sorcière.
______— Nous savons également ce que vous êtes, rétorqua le vampire sur un ton neutre.
______— On va sauter les présentations alors.

______Alexianne voulut avancer pour attaquer d'abord la demi-vampiresse qui semblait protéger l'autre, mais ses pieds ne bougèrent pas d'un millimètre. Elle y mettait pourtant toute sa force et sa volonté, mais il n'y avait aucun changement : elle était clouée au sol par une puissance invisible. Elle observa ses jambes pour essayer de comprendre la situation. Ses chaussures avaient l'air normal, rien n'entravait ses mouvements et pourtant elle était incapable d'avancer ou de reculer. Son regard se posa enfin sur le brun qui avait détourné les yeux de la cheminée pour l'observer.

______— Qu'est-ce que vous m'avez fait ?! cria l'adolescente, furieuse.
______— Mademoiselle Dû Lou, comprenez bien que je ne peux pas vous permettre de nous attaquer, surtout sans raison. Il serait regrettable que nous en venions aux mains.
______— Comment vous connaissez mon nom ? Et libérez-moi tout de suite !!
______— La réputation de votre famille n'est plus à faire
, répondit-il sombrement. Rangez votre arme, écoutez-moi attentivement et après seulement vous pourrez décider de notre sort. Cela vous convient-il ?

______La Gardienne n'appréciait pas du tout la situation. Sa poitrine lui faisait de plus en plus mal et sa vue commençait à se troubler à cause du manque d'oxygène. Elle regrettait de ne pas avoir obligé Estéban à l'accompagner. Mais si ce vampire était capable de l'empêcher de bouger et d'utiliser ses pouvoirs, il devait être un grand consommateur de sang humain. Même avec l'aide de son ami, elle n'aurait rien pu faire pour le contrer. Elle avait été bien orgueilleuse de croire qu'elle aurait pu s'en sortir seule. Elle était tombée dans le piège du démon tête la première sans se préoccuper du danger. Les êtres des Enfers s'étaient peut-être alliés à ce monstre pour se débarrasser d'elle... Alexianne frissonna à cette idée. Cela faisait longtemps qu'elle ne s'était pas retrouvée en mauvaise posture face à un vampire. Elle ne croyait pas à ses belles phrases bien tournées. De telles paroles ne pourraient jamais réussir à l'amadouer. Il ne savait pas à qui il avait affaire !
______Les deux ennemis ne se lâchèrent pas du regard durant de longues minutes. Ils se méfiaient beaucoup l'un de l'autre, même si le vampire ne le montrait pas. Bien qu'elle eût peu de chances contre lui, il devait admettre qu'elle était dangereuse, surtout lorsqu'elle laissait exploser sa colère. Mais il ne voulait pas provoquer un conflit, encore moins tuer un Gardien, ce qui ne lui attirerait que des ennuis.
______La sorcière avait conscience de son désavantage, alors elle se résolut à accepter d'écouter ce qu'il avait à dire. Elle rangea son sabre à contrec½ur, puis le brun lui fit signe de s'asseoir dans le deuxième fauteuil à côté de lui. En guise de réponse, il eut droit au regard le plus noir et haineux d'Alexianne. Celle-ci resta debout, droite comme un piquet, malgré la douleur dans sa poitrine. Elle essayait de reprendre une respiration normale, de se convaincre des bonnes intentions de ce vampire, mais elle ne le verrait jamais autrement que comme une abomination à exterminer.

______— Vous avez peur des vampires, ou plutôt de tout ce qui est différent d'un sorcier.
______— Je n'ai pas peur et je vous emmerde
, trancha Alexianne en serrant les poings.
______— Alors pourquoi chasser les vampires ? La plupart d'entre nous habitent le monde des ignorants en essayant de s'y intégrer le mieux possible.
______— C'est de ça que vous voulez parler ? C'est pour ça que ce connard de démon m'a envoyée ici ? Pour philosopher sur la chasse aux vampires ? On nage en plein délire !
______— Bien sûr que non. D'abord, je tiens à nous présenter : je suis Kénaël De Loménie. Et voici Kira, une amie. Quant au démon son nom est Andras et il est venu m'avertir d'une menace contre laquelle nous allons devoir nous battre.
______— "Nous" ?
pouffa la sorcière. Elle est bien bonne celle-là ! Quelle que soit cette prétendue menace, elle ne sera jamais assez dangereuse pour que je sois obligée de m'allier à... vous, conclut-elle avec une mine dégoûtée.
______— Vous connaissez surement la légende qui parle des... Bluttrinker ? s'enquit-il dans un murmure presque religieux.

______La jeune fille le regarda, stupéfaite. Elle n'en croyait pas ses oreilles. C'était sans doute une mauvaise blague. Elle n'avait jamais entendu ce nom dans la bouche de quelqu'un. Elle avait pris connaissance de cette légende dans des livres anciens de la bibliothèque. C'était une histoire comme une autre, comme un conte qu'on racontait aux enfants pour leur faire peur. Ce n'était pas réel. Pourtant, ses dires avaient éveillé sa curiosité. Poussée par l'envie d'en apprendre plus, sa respiration s'était un peu apaisée. A présent, son c½ur ne battait plus à tout rompre, mais son rythme cardiaque restait tout de même élevé. La tension dans la pièce était palpable.

______— A voir votre mine horrifiée, je suppose que oui, continua Kénaël. Je vous vois déjà me contester parce que ce n'est qu'une légende. Mais dans toute légende, il y a une part de vérité. Ils existent et ils sont de retour, termina-t-il sur un ton grave.
______— Vous êtes cinglé, souffla la sorcière.
______— Et vous colérique, répliqua le vampire avec un sourire en coin.
______— Très drôle... grinça la Gardienne. Maintenant vous allez me dire ce que vous savez avant que je vous tue ! ordonna-t-elle en dégainant son sabre pour le pointer sur lui.

______Au même moment, Kira se jeta sur Alexianne pour la désarmer et la menacer de sa main qui produisait des étincelles. Elle savait générer de l'électricité et la changer en foudre. Elle avait donc été une sorcière avant d'être transformée en demi-vampire. Ces créatures gardaient leur pouvoir lié à un élément, seule chose qui les différenciait des ignorants transformés. Si elle la touchait, l'adolescente serait grillée sur place. La sorcière n'avait plus aucun moyen de se défendre, à part le combat au corps à corps, mais tous les membres de la jeune femme étaient entourés d'énergie sous haute tension. Alexianne essaya de repousser son ennemie grâce à la télékinésie, mais cette faculté était également hors d'usage. Son inefficacité la rendait folle de rage. L'envie de les tuer tous les deux était montée d'un coup. Elle faisait peu de cas de ce qu'il avait à dire. Sa tête sur un plateau était tout ce qu'elle souhaitait. Par malheur, le vampire était le seul à pouvoir arrêter son amie. Il se leva d'un geste souple, presque félin. Il s'approcha lentement tout en les observant attentivement. Elles avaient la même haine : l'une pour les vampires, l'autre pour les chasseurs. Il connaissait bien ce sentiment destructeur.
______A côté de Kira et d'Alexianne, Kénaël paraissait très grand. Sa carrure n'était pas impressionnante, mais il se dégageait un certain charisme de sa démarche assurée. Son regard chocolat était dur et imposait le respect. Il avait l'âme d'un meneur : il n'aimait pas que ses décisions fussent discutées. Mais avec une telle sorcière, il devrait apprendre à se servir de l'art de la diplomatie avec finesse. A présent, il était si proche d'elle qu'il aurait pu la toucher, mais il s'abstint de faire un seul mouvement dans sa direction. Il se contenta de planter son regard dans le sien. Les mains de l'adolescente devinrent moites et une sueur froide coulait le long de son dos. S'il voulait la tuer, il n'aurait aucun mal à le faire. Elle était à sa merci. Alors qu'elle était persuadée de vivre ses derniers instants, le brun posa une main rassurante sur l'épaule de son amie.

______— Du calme, Kira. Nous pourrions nous attirer des ennuis s'il lui arrivait le moindre mal.

______Les étincelles disparurent aussitôt, mais la jeune femme ne cessait de regarder leur ennemie avec dégoût. Malgré l'interdiction de Kénaël, elle se tenait toujours prête à affronter la Gardienne si elle redevenait menaçante. Elle s'éloigna tout de même de quelques mètres lorsqu'Alexianne abaissa son arme. Elle tenait fermement son sabre, si bien que les jointures de ses mains avaient blanchi. Son corps était toujours possédé par la rage de tuer et la honte d'être incapable d'utiliser ses pouvoirs. Elle essaya de pénétrer l'esprit du vampire pour découvrir le moindre de ses secrets, mais elle se heurta à du vide. Cela la rendait folle de voir Kénaël capable d'entraver ses capacités avec une telle simplicité. Il avait d'ailleurs remarqué que cela ne faisait qu'aggraver son état d'énervement, alors il décida de la rendre à nouveau libre de ses mouvements. L'adolescente prit comme première précaution de reculer à une très bonne distance des deux autres sans les lâcher des yeux. "Ne jamais tourner le dos à un vampire !" était la phrase que son oncle lui répétait sans cesse.

______— Il faut que vous compreniez que nous devons mettre nos différends de côté. Nous ne devons plus être une menace l'un pour l'autre. Vous pouvez me faire confiance, tenta-t-il de la rassurer d'une voix douce.
______— Jamais je ne ferai confiance à un vampire, même si ma vie en dépendait : plutôt mourir.
______— Donc, vous ne me croyez pas quand je vous dis que les Bluttrinker sont revenus ?
______— Il faudrait déjà croire à leur existence pour penser ça
, railla la sorcière.

______Un soupir s'échappa de la bouche de Kénaël qui se rassit dans son fauteuil. Il admira une nouvelle fois les flammes pour se plonger dans une profonde réflexion. Comment convaincre un esprit aussi fermé de la véracité de ses propos ? Il était face à un obstacle qu'il n'aurait pas pensé si difficile à surmonter.

______— Supposons qu'ils aient existé... Et je dis bien "supposons" ! Pourquoi ils auraient disparu sans raison pour revenir semer la zizanie des années après ? demanda finalement Alexianne dont la curiosité était sans limites.

______Un petit sourire satisfait apparut sur le visage du vampire. Il n'avait pas eu besoin de la convaincre de quoi que ce soit : sa nature curieuse avait fait le travail à sa place. Elle se donnait une contenance en feignant l'ignorance, mais elle avait cru à leur existence depuis la toute première fois. Dès qu'elle avait découvert ces histoires à leur sujet, elle leur avait donné vie dans son esprit.
______Le brun tourna son regard vers son interlocutrice pour tenter de répondre :

______— Ils sont sournois et vicieux, mais aussi très prudents. Ils se sont cachés sans jamais éveiller le moindre soupçon.
______— Vous avez l'air d'en savoir un peu trop sur eux. La seule trace qu'on ait c'est deux ou trois bouquins miteux, alors comment vous pouvez en savoir autant ?
______— Retenez simplement que s'ils ont décidé de revenir ce n'est pas pour diriger tranquillement dans l'ombre comme ils le faisaient auparavant : ils sont revenus pour mettre à sac les quatre mondes et ils s'arrêteront seulement lorsqu'ils n'auront plus rien à décimer
, dit-il d'une voix grave.
______— Leur retour ne peut pas passer inaperçu, c'est impossible ! Et puis il paraît qu'ils n'étaient qu'une poignée : ce sera facile de les renvoyer de là d'où ils viennent, rétorqua Alexianne, peu convaincue par ses propres paroles.
______— Leur nombre ne signifie rien, il ne faut en aucun cas les sous-estimer. Et il est fort probable qu'ils aient déjà corrompu quelques membres du Gouvernement des sorciers, ce qui expliquerait pourquoi les Gardiens sont dans l'ignorance.
______— N'importe quoi !
s'écria la sorcière, indignée par cette idée saugrenue.

______L'adolescente se retourna brusquement et sortit du salon d'un pas ferme et décidé. Lui tourner le dos lui importait peu en comparaison de sa colère. Il l'exaspérait et elle ne voulait plus supporter sa présence. Surpris, Kénaël ne réagit pas immédiatement. Il regarda s'éloigner cette sorcière caractérielle qui lui donnerait beaucoup de fils à retordre dans l'avenir. S'ils étaient amenés à s'allier, il aurait du mal à s'adapter à cette tornade.
______Avant d'avoir pu atteindre la porte d'entrée, le vampire se trouva face à elle, lui barrant la route. Il avait les bras croisés sur sa poitrine et n'avait pas l'air de vouloir laisser partir Alexianne. Elle le fusilla du regard sans pour autant tenter quelque chose contre lui. L'idée même de le toucher pour le pousser lui était impensable.

______— Faites attention. Ils ont le goût du pouvoir et leurs premières cibles seront sans doute les dirigeants, y compris ceux de votre monde.

______La sorcière haussa les épaules, puis il se résigna à lui ouvrir la porte. Au moment de passer l'embrasure, Kénaël lui souhaita une bonne nuit mais elle ne répondit pas. Elle referma précipitamment le portail derrière elle, troublée par leur conversation. Rien ne lui inspirait confiance : ses manières trop polies, sa façon de parler des Bluttrinker... Il donnait l'impression d'en savoir long à leur sujet mais sans avoir l'intention de trop en dévoiler. Il était même possible qu'il fût de leur côté, chargé de semer la confusion à qui voudrait bien l'écouter. Elle ne pouvait décidément pas lui faire confiance. Mais elle devait reconnaître qu'il avait peut-être raison sur une chose : il n'était pas improbable que le Gouvernement des sorciers eût volontairement caché le retour de cette menace. Alexianne ne l'admettrait que face à des preuves accablantes, mais elle ne pouvait pas ignorer cette possibilité. Sinon pourquoi Kénaël De Loménie serait-il au courant, contrairement au Gouvernement ? Elle devait en avoir le c½ur net maintenant. Elle ne pouvait pas attendre le lendemain matin. Qu'importe si elle devait lever le Gouverneur de son lit, il lui fallait des réponses.


+ + IV. Indiscrétion+ +



______Une fois revenue dans le monde des sorciers, la jeune fille s'était rendue directement au Siège Gouvernemental. C'était un unique bâtiment en pierres blanches d'une longueur époustouflante. Il n'était pourvu que d'un étage, mais les couloirs semblaient interminables. De nombreuses fenêtres dominaient les murs, mais les volets étaient tous fermés, signe que les employés étaient partis. Alexianne ne s'attendait pas à trouver quelqu'un, mais elle savait que le Gouverneur et sa famille logeaient au Siège. L'étage leur était réservé pour assurer le bienêtre de leur quotidien. Elle ne s'inquiéta pas de la sécurité qui la laissa passer lorsqu'elle prétexta une urgence. Tous les sorciers connaissaient les Dû Lou et personne n'osait faire preuve de résistance. Il leur était tellement facile d'avoir des entrevues avec le Gouverneur qu'ils auraient pu tenter un coup d'Etat à n'importe quel moment. Etrangement, cette idée n'était jamais venue à l'esprit de son oncle.
______L'adolescente parcourait le couloir d'un pas décidé. Ses pieds s'enfonçaient dans la moquette épaisse et dorée qui recouvrait le sol. Les murs étaient de la même couleur qu'Alexianne trouvait d'un mauvais goût affolant. Chaque fois qu'elle était obligée de traverser ces corridors, elle se plaisait à les imaginer repeints à sa façon. Plus de dorure, plus de fioriture : quelque chose de simple qui ne donnerait plus cette impression de supériorité ridicule. Toute l'allure du bâtiment portait à croire que le Gouverneur était un homme d'action, né pour diriger d'une main de fer, tel un roi dans toute sa splendeur. Il n'en était rien. Ce sorcier était un lâche et il était si naïf que les Dû Lou le manipulaient à leur guise. Ce trait de caractère jouerait désormais en leur défaveur si les Bluttrinker tentaient de le corrompre.
______Lorsque la Gardienne arriva devant la porte qui donnait accès aux appartements du dirigeant, elle vit Estéban qui l'avait devancée. Son dos était appuyé contre le battant, les bras croisés sur sa poitrine. Elle lui demanda de façon peu amicale ce qu'il faisait dans cet endroit, surtout à cette heure tardive.

______— Ton esprit est ouvert : tous les sorciers un peu attentifs savent où tu trouves en ce moment ! rétorqua-t-il, inquiet.
______— Merde !
______— Pas la peine de paniquer. Tu étais tellement obnubilée par l'idée de réveiller le Gouverneur qu'on ne perçoit rien d'autre. Mais qu'est-ce qui s'est passé là-bas pour que tu ne remarques pas une chose aussi importante ?
______— Je réveille ce gros lourdaud à coups de pied au cul et je te dis
, répliqua Alexianne en essayant d'actionner la poignée.
______— Laisse tomber, j'ai déjà essayé. C'est fermé à triple tours et même la télékinésie n'y change rien.

______La sorcière maugréa quelques insultes, puis se laissa emporter par son meilleur ami à l'extérieur. Ils ne savaient pas pour quelle raison cette porte avait été aussi bien fermée, mais cela ne présageait rien de bon. Alexianne imaginait déjà des Bluttrinker à l'intérieur en train de se régaler d'un délicieux repas de sang de sorciers. Elle frissonnait à l'idée que ces monstres pussent prendre le contrôle de son monde pour le réduire à néant.
______L'adolescente raconta à Estéban la scène surréaliste qu'elle avait vécue cette nuit. Kénaël De Loménie suscitait la même méfiance chez les deux amis, mais le blond voulait lui laisser le bénéfice du doute. Quant à cette prétendue menace, il ne savait pas quoi en penser. Tout cela le troublait et pour tenter d'y voir plus clair, il avait la ferme intention de rendre une petite visite à ce vampire.

+ + V. Confidence+ + 31/12/2013

______Ophély se réveilla difficilement. Toute la nuit, son esprit avait rêvé d'anges, de démons et de sorciers. La journée de la veille lui avait paru surréaliste et elle n'avait pas pu s'empêcher d'y penser constamment. Elle avait encore du mal à y croire, mais elle ne pouvait pas simplement se dire que son imagination lui avait joué un tour. Elle ne réagirait pas comme la plupart des ignorants qui fermaient les yeux face au moindre détail surnaturel. Pour une raison obscure, on avait décidé de lui faire confiance et de lui révéler l'existence d'autres créatures. Jamais elle ne trahirait cela et elle ferait le nécessaire pour être la plus utile possible, bien qu'elle doutât de son efficacité dans ce genre de situations. Elle n'avait de cesse de se demander de quelle façon elle aborderait le sujet avec Estéban. Il serait sans doute très surpris d'apprendre qu'elle avait été mise dans la confidence. Elle espérait seulement que toute cette histoire n'était pas une énorme plaisanterie, auquel cas son camarade n'en finirait pas de la considérer comme une folle.
______A peine levée, l'angoisse grandissait de seconde en seconde, lui nouant l'estomac au point de ne rien pouvoir avaler. Sa mère fut étonnée de la voir debout plus tôt qu'à son habitude et elle s'inquiéta de l'état de santé de sa fille lorsqu'elle la vit sauter le petit déjeuner pour se rendre directement au lycée. La rousse était obnubilée par le moment fatidique où elle devrait parler à Estéban. Elle arriva devant le bâtiment de l'école de bonne heure : le portail venait d'ouvrir et seuls quelques surveillants parcouraient la cour du regard distraitement, car il n'y avait encore personne. D'ailleurs, ils furent surpris de remarquer Ophély marchant tête baissée vers les escaliers. Elle monta rapidement au deuxième étage et posa son dos contre le mur en soupirant. Elle pria afin d'avoir un peu de temps pour se préparer, mais elle vit Alexianne et les jumeaux se déplacer dans sa direction. La panique lui tira une grimace horrifiée, mais aucun d'eux ne le constata. La présence de la sensorielle passa inaperçue : les trois sorciers semblaient absorbés dans leurs pensées, comme cela leur arrivait souvent. Elle ignorait leur capacité à communiquer grâce à la télépathie, elle ne pouvait donc pas deviner ce qui les accaparait. Elle prit tout de même son courage à deux mains et appela Estéban sans savoir qu'il ne l'entendrait pas. Le sujet de leur conversation était bien trop important pour qu'il fût distrait par un élément extérieur. La légende des Bluttrinker était au centre de toutes leurs préoccupations : ils tentaient de débattre sur la véracité de cette histoire et sur le comportement étrange de Kénaël De Loménie, alors qu'Alexei tournait tout cela en ridicule. Il ne croyait pas une seconde à l'existence des Bluttrinker et se moquait de l'échec qu'avait essuyé Alexianne face au vampire. La brune commençait à bouillonner de rage : elle se mit soudainement à crier des insultes, ce qui fit sursauter Ophély qui pensait être la cause de son énervement. Elle bredouilla des excuses à peine compréhensibles et se retourna pour s'en aller, mais Estéban la retint.

______— Désolé, on était un peu dans notre bulle, dit-il avec un sourire gêné. Tu voulais quelque chose ?
______— On peut vraiment pas en placer une ici !
explosa la Gardienne avant de fusiller la rousse du regard et de se diriger vers les toilettes.
______— En fait... commença la sensorielle, hésitante. Je voudrais te parler de quelque chose d'important, mais... ça risque d'être un peu long à expliquer...
______— On a une heure de trou après, ça ira ?


______L'adolescente acquiesça avec un sourire légèrement crispé. Elle aurait une heure pour essayer de lui expliquer ce qui lui était arrivé la veille. Elle redoutait vraiment sa réaction, mais surtout elle espérait qu'il ne nierait pas être un sorcier. Elle voulait qu'il lui fît confiance, mais cela serait peut-être trop lui demander. Il devait protéger son monde et son anonymat : les sorciers n'avaient pas le droit de révéler leur existence aux ignorants, y compris les sensoriels. Pourtant les anges et les démons avaient transgressé cette même règle à laquelle ils devaient se plier, car la sécurité des quatre mondes était menacée. Dans un cas aussi urgent, les trois jeunes Gardiens feraient sans doute une entorse au règlement. Du moins, Ophély l'espérait.

______La première heure de cours passa trop rapidement à son goût, alors qu'elle avait paru très longue à Estéban. Ce dernier était impatient de se retrouver seul avec la jeune fille pour discuter en tête à tête. Alexei, qui avait perpétuellement accès à l'esprit de son jumeau à cause de leur lien gémellaire, se moquait gentiment de lui et du « si joli couple » qu'ils formeraient selon lui. Il le taquinait souvent à ce propos, comme le ferait n'importe quel frère. Bien que différents, ils étaient très proches. Ils partageaient beaucoup de choses, mais cela ne les empêchait pas d'avoir quelques désaccords ; Alexianne était leur principal sujet de discorde. Estéban l'avait toujours considérée comme une amie et une personne de confiance. Il s'était habitué à son caractère difficile, contrairement à son jumeau qui la trouvait insupportable. À ses yeux, ce n'était qu'une hystérique qui ne pensait qu'à massacrer des demi-vampires ou des ignorants. Il ne la trouvait pas particulièrement intéressante, encore moins lorsqu'elle hurlait sans raison. Mais il devait admettre que la voir rougir de colère le faisait rire.
______En sortant de la salle de classe, Estéban prévint Alexianne qu'il passait leur heure de permanence avec Ophély. La sorcière lui jeta un regard réprobateur : elle ne supportait pas de le voir sympathiser avec une ignorante. Le blond en avait bien conscience, mais il ne tint pas compte de ce petit problème et lui adressa un sourire désolé avant de partir. Alexei, qui avait assisté à la scène, passa un bras autour des épaules d'Alexianne en signe de fausse compassion.

______— Ma pauvre... Estéban ose te laisser seule pour une autre. C'est triste !
______— Ôte ton bras si tu veux pas que je te le casse en deux
, siffla la brune entre ses dents.

______L'adolescent s'exécuta, non sans lui lancer un sourire moqueur avant de s'en aller. La Gardienne soupira de lassitude : elle passerait donc une heure à ruminer sa ranc½ur contre son ami en arpentant les couloirs du lycée.
______Lorsqu'Ophély fut seule avec Estéban, elle crut qu'elle ne réussirait jamais à lui parler. Sa gorge était aussi nouée que son estomac. Elle avait les mots au bord des lèvres, mais aucun son ne daignait sortir. Un silence gênant s'était alors installé entre eux : ils n'osaient même pas se regarder. La sensorielle aurait voulu se creuser un trou pour s'y cacher et disparaître. Remarquant son malaise, le blond tenta de l'aider à parler, mais plus il essayait et plus elle s'empêtrait dans des propos incompréhensibles. Elle finit par prendre une grande inspiration pour se donner du courage et se jeta à l'eau sans détour :

______— Hier, j'ai rencontré un ange et un démon.

______Le sorcier ouvrit des yeux ronds de stupeur. Il pensa d'abord avoir mal entendu ou bien à une blague, mais elle paraissait très sérieuse. Il ne savait pas de quelle façon réagir : faire semblant de ne pas comprendre ou attendre la suite ? Un démon et un ange qui avaient dévoilé leur existence à une ignorante ? Absolument improbable ! Il se sentait un peu perdu et ne put que continuer à regarder la rousse avec étonnement. Face à cet ébahissement silencieux, elle insista pour le faire réagir, mais elle se laissa rapidement emporter par toutes les informations qui lui avaient été révélées la veille.

______— C'est loin d'être une plaisanterie ! Je les ai vus dans la forêt, ils m'attendaient dans une vieille cabane prête à s'effondrer que j'avais vue en rêve. Ah oui... Je fais des rêves prémonitoires aussi : ils m'ont dit que j'étais une sensorielle. Je pense avoir compris ce que c'était, mais ils m'ont aussi parlé des sorciers. Ils m'ont dit que tu étais un sorcier ! J'ai encore du mal à le croire... Et comme les sorciers sont les seuls à pouvoir parler d'eux et de leur monde, ils m'ont dit de te demander, à toi, Alexianne et Alexei.

______Son débit de paroles s'était accéléré et elle avait fini essoufflée. Estéban l'avait écoutée et plus elle en disait, plus il paniquait. Quelle mouche avait piqué cet ange et ce démon ?! Qu'est-ce qui leur avait pris de tout dévoiler à une ignorante ?! Certes, elle était apparemment une sensorielle, mais cela ne justifiait en rien leur comportement. C'était à ne plus rien y comprendre.

______— Excuse-moi, tu dois te dire que je suis folle.
______— Non, c'est juste que... je ne m'y attendais pas
, répondit le blond, hésitant. Ça ne s'est jamais produit avant. Je veux dire que jamais quelqu'un comme toi n'avait été mis au courant. Ça va poser problème... Ils ne t'ont pas dit pourquoi ils t'avaient révélé tout ça ?
______— Nos mondes sont menacés, d'après eux. Je n'en sais pas plus et je me sens dépassée !
s'exclama l'adolescente, frémissante.

______Le Gardien essaya de la rassurer, mais il n'était pas plus serein. Il se sentait en danger : l'existence de son monde, sa nature et celle de ses amis avaient été révélées par un ange et un démon dont les intentions étaient inconnues. Une menace pesait au-dessus de leur tête, mais ils n'en connaissaient pas l'origine. Tout portait à croire que leur sécurité ne serait bientôt plus qu'un lointain souvenir. Mais il ne pensait pas seulement à lui ; il essayait de se mettre à la place de sa camarade qui avait toujours cru vivre avec des humains, vivre dans un monde rationnel, et un jour des créatures surnaturelles lui annonçaient que tout ce qu'elle avait cru était erroné. Même sa nature d'ignorante n'était pas tout à fait exacte, puisqu'elle était une sensorielle. Il imaginait bien un tel bouleversement, ce qui le poussa à prendre les choses avec un peu plus de calme.
______Estéban demanda à Ophély de tout lui raconter depuis le début, ainsi il comprendrait mieux la situation. Il l'écouta attentivement, surtout lorsqu'elle lui expliqua le rêve qui la hantait depuis quelques jours. Il ne saisissait pas son sens, ou du moins il ne voulait pas voir l'évidence : ils devaient s'allier contre les Bluttrinker. Mais ils étaient si différents... Des Gardiens associés à des vampires ? Un ange et un démon ? Estéban aurait pu en rire si les circonstances n'avaient pas été aussi graves.

______— Donc ils ne t'ont rien révélé sur nous, si je comprends bien, conclut le sorcier lorsqu'elle eut terminé son récit.
______— Pour moi, les sorciers portent des chapeaux pointus et volent sur des balais, essaya-t-elle de plaisanter.
______— Les ignorants ont trop d'imagination, rigola-t-il avant de se rendre compte de sa bêtise. Euh, je veux dire...
______— C'est bon, j'ai bien compris que ce n'était pas dit méchamment. Alors, qu'est-ce qui fait de vous des sorciers ?

______Le jeune homme se montra hésitant. Il ne s'était pas encore résolu à tout lui expliquer. Le monde des sorciers avait des lois et malgré son statut de Gardien il n'avait pas le droit de les transgresser. La sensorielle remarqua son incertitude et fut blessée par son manque de confiance. Elle pensait qu'ils étaient amis, mais cela ne lui semblait pas suffisant pour partager son secret.

______— Écoute, si tu ne veux rien me dire, je comprends. Je vais remonter en classe, ça va bientôt être l'heure.
______— Non, c'est que... nos lois nous interdisent de révéler notre existence aux ignorants. Il faudrait que j'en parle à nos familles et que le Gouverneur donne son autorisation, ça prendrait des semaines : c'est vraiment compliqué.
______— Non mais t'es dingue !!
hurla Alexianne en fonçant sur eux comme une fusée.
______— Enfin, c'est surtout à cause d'elle que tout est si compliqué, lui glissa Estéban à l'oreille.
______— Si tu crois que je ne t'entends pas... cracha la sorcière avec un regard noir. Qu'est-ce que t'avais l'intention de faire, au juste ? T'as pété un câble, ou quoi ?!
______— C'est une sensorielle et...
______— Rien à foutre ! C'est pas une raison !
______— Si tu me laissais en placer une, je pourrais t'expliquer ce qui se passe, mais tu débarques toujours en hurlant sans rien demander !
répliqua Estéban sur le même ton.

______Ils commencèrent à se disputer sous les yeux médusés d'Ophély. À un moment, elle entendit le mot « vampire » et pria pour avoir rêvé. Après les anges, les démons et les sorciers, allait-elle devoir affronter des monstres sanguinaires ? Elle imaginait déjà des êtres à l'apparence humaine dotés de crocs aiguisés prêts à tout pour se repaître de sang. Des frissons la parcoururent de part en part : c'en était trop. Elle ne pouvait pas en tolérer davantage. Elle ne voulait plus rien savoir, mais plutôt rentrer chez elle et dormir. Elle n'avait plus le courage d'entrer dans ce monde de créatures surnaturelles, de pouvoirs magiques et de menace prête à frapper. Elle n'avait pas les épaules pour supporter toute la pression que cela impliquait.
______Alors que la rousse était sur le point de s'enfuir, elle sentit derrière elle deux mains se poser doucement sur ses épaules. Une aura bienfaisante l'entoura et sa peur diminua peu à peu pour complètement disparaître. Son visage devenu pâle reprit une teinte normale et ses jambes lui semblèrent plus solides. Elle avait repris confiance en elle grâce à Adriel qu'elle aperçut du coin de l'½il en train de sourire. Elle se demanda si Estéban et Alexianne étaient capables de le voir. Le silence qui s'était installé lui donna une réponse immédiate : les deux sorciers la regardaient, étonnés de cette apparition angélique.

______— C'est quoi encore ce bordel ?! s'exclama la brune.
______— C'est son ange gardien, Adriel, lui répondit son ami en levant les yeux au ciel.
______— Et les anges sont censés rester sur leurs nuages !
______— Mais qu'est-ce qu'elle est chiante !
intervint Andras en apparaissant derrière les deux Gardiens. Je savais que les Dû Lou étaient des emmerdeurs, mais là elle les surpasse tous !
______— Et à toi, c'est quoi ton problème ?
le menaça Alexianne après s'être tournée pour lui faire face.
______— Toi ! rétorqua le démon sur le même ton.

______Adriel soupira de lassitude. Il savait que ces deux-là seraient les plus récalcitrants : à peine s'étaient-ils rencontrés qu'ils se disputaient déjà. Ils étaient les mêmes : colériques et orgueilleux. Une discussion normale serait impossible entre eux : ce ne serait que cris, insultes, coups et boules de feu. Pour leur plus grand malheur, ils maîtrisaient le même élément et adoraient l'utiliser pour se battre. Ils étaient d'ailleurs en train de se menacer l'un l'autre, chacun armé de flammes dans la main droite. Ils étaient prêts à s'étriper si l'autre prononçait encore un mot de travers. Estéban essaya de calmer son amie, mais elle fit semblant de ne pas le remarquer, concentrée sur sa cible.

______— Allez-y, entretuez-vous, on n'a pas assez de problèmes comme ça, soupira-t-il.

______Il se tourna vers l'ange et sa protégée pour s'excuser du comportement de sa congénère. Adriel ne lui en tint pas rigueur, car il savait que la descendante des Dû Lou et un démon n'étaient pas faits pour s'entendre. Il avait prévu ce genre de réactions démesurées, contrairement à la sensorielle dont les yeux étaient rivés sur les boules de feu. Elle avait déjà été témoin du don d'Andras, mais jamais elle n'aurait pu imaginer qu'Alexianne était capable de faire de même. Elle était sidérée par ce qui se déroulait devant elle. La fascination et la curiosité avaient pris le pas sur l'angoisse.

______— Maintenant qu'Ophély a été témoin de tout cela, il serait plus sage de lui donner des explications, dit Adriel de façon solennelle.
______— Même pas en rêve ! rétorqua la Gardienne en faisant volte-face.
______— Avant, vous pourriez nous confirmer les informations de Kénaël De Loménie ? Les Bluttrinker existent-ils vraiment, sont-ils de retour ? s'enquit Estéban.

______A l'entente de ce mot légendaire, la brune se raidit et fit disparaître sa boule de feu, à l'instar du démon. Ils gardèrent tout de même leurs distances en se surveillant du coin de l'½il. La sorcière croisa ses bras sur son torse et attendit la réponse que l'ange tardait à donner. Andras savait déjà ce qu'il en était, mais il n'intervint pas. Il avait tout vu de ses propres yeux, mais Adriel préférait éviter de les alarmer. Ils devaient d'abord fournir des explications à Ophély, ensuite ils pourraient essayer de se dresser contre la menace. Tout devait être méthodique et préparé soigneusement, sinon ils n'auraient aucune chance. L'organisation de leur alliance serait sans doute lente et difficile, ils devaient donc se garder de toute précipitation.

______— Il serait préférable que nous soyons tous réunis pour en parler, annonça l'ange. En attendant, retournez voir Kénaël et écoutez-le jusqu'au bout. Il est en mesure de vous donner des débuts de réponses. Quant à Ophély, je sais bien que vous n'êtes pas autorisés à lui révéler quoi que ce soit sur votre monde, mais la situation exige des compromis. Faites-vous confiance et tout ira pour le mieux.
______— Elle a un rapport avec les Bluttrinker ?
demanda brutalement Alexianne. Pourquoi elle ?
______— Les ignorants sont aussi concernés que les sorciers par cette menace. Personne ne doit être mis à l'écart. Et son don sera un grand avantage.


______Après ces dernières paroles pleines de sagesse, Adriel se téléporta en laissant les trois adolescents avec leurs interrogations. Cet échange n'avait pas calmé la colère de la Gardienne : il l'avait même attisée. Elle détestait le ton supérieur que prenaient les êtres célestes pour s'adresser au commun des mortels. Elle haïssait cette race presque autant que celle des vampires. Cette animosité était réciproque : les habitants des Cieux n'aimaient pas les sorciers et ne se préoccupaient jamais de leur sort. Seuls les ignorants avaient de l'importance à leurs yeux. Mais Alexianne doutait de ce caractère altruiste qui leur était attribué : elle avait la forte intuition que ce n'était qu'un écran de fumée, un masque derrière lequel se cachaient des êtres vils et égocentriques. Ils ne seraient jamais dignes de sa confiance.
______Estéban lança un regard inquiet à son amie. Il était moins catégorique à propos des anges ; il était persuadé qu'ils n'étaient pas tous pareils, que certains pouvaient être réellement bienveillants. Mais il n'avait pas encore d'opinion tranchée sur Adriel.

______— Vous avez vraiment des sales tronches, fit remarquer Andras d'un ton moqueur.
______— Dégage, tu nous soules, cracha la sorcière.
______— S'il n'y a que ça pour te faire plaisir... susurra-t-il avec un sourire sarcastique.

______Le brun envoya une boule de feu sur le sac de l'adolescente, puis disparut derrière un rire rauque. Alexianne éteignit les flammes grâce à son pouvoir tout en hurlant contre cet être qu'elle détestait déjà de toute son âme. Elle promit de lui faire vivre un véritable enfer s'ils étaient amenés à se revoir, ce qu'elle n'espérait pas.

______La sonnerie retentit, annonçant la fin de la deuxième heure de cours et le prochain quart d'heure de pause. Une foule d'élèves descendit les escaliers et envahit le lieu où se trouvaient les trois adolescents. Alexianne en profita pour partir : elle ne voulait pas être complice de cette mascarade. Elle n'avait aucune envie de partager son secret avec une ignorante et il était hors de question pour elle de retourner chez ce vampire. L'expérience de la dernière fois lui avait fait passer l'envie de se mesurer à lui.
______Estéban ne fut pas surpris de la voir disparaître. Il était préférable pour tout le monde qu'elle ne fût pas en leur compagnie. Sa colère la rendait encore plus déraisonnable et il n'existait qu'un seul moyen capable de la détendre dans ce genre de situations : la chasse. Elle arpenterait les rues jusqu'à découvrir un demi-vampire sur lequel elle pourrait se défouler et elle rentrerait chez elle s'enfermer dans sa chambre avec un livre.
______Le Gardien proposa à Ophély d'aller dehors pour continuer leur conversation à l'abri des oreilles indiscrètes. Les questions de la sensorielle arrivèrent alors en cascade : elle était décidée à obtenir toutes les explications nécessaires. Estéban essaya d'être clair dans ses paroles et commença par le monde des sorciers qui n'était pas si éloigné de celui des ignorants. Elle l'écouta attentivement et montra un grand intérêt lorsqu'il parla de l'élément propre à chaque sorcier. Elle comprenait donc mieux ce qui s'était passé plus tôt entre Alexianne et Andras.

______— Et toi et Alexei ? Vous maîtrisez quel élément ? demanda-t-elle, très intéressée.
______— Moi c'est la terre, tout ce qui a un lien avec la nature, alors qu'Alexei a une affinité avec l'eau.
______— C'est aussi pour ça qu'il ne s'entend pas avec Alexianne, non ? L'eau et le feu ça ne fait pas bon ménage.
______— Oui, enfin...
répondit le jeune homme, hésitant. Ils peuvent être complémentaires quand ils veulent. C'est surtout qu'ils ont une relation très compliquée depuis quelques années.

______La sensorielle acquiesça silencieusement. Elle avait remarqué son malaise dans sa voix et ses yeux fuyants. Les rapports entre Alexianne et Alexei n'étaient pas seulement compliqués, comme il le prétendait. Il y avait une raison plus profonde à leur comportement qui affectait Estéban. Cela le rendait triste de voir son frère et sa meilleure amie se déchirer, bien qu'il en plaisantât souvent.

______Au fil de la conversation, Ophély apprenait tout ce qu'il y avait à savoir sur le monde des sorciers et leurs habitants. Son camarade essayait d'aller à l'essentiel, car ils manqueraient bientôt de temps à cause de la reprise des cours, mais la rousse faisait preuve d'une grande curiosité. Alors qu'il aurait aimé éviter le sujet des vampires et des Gardiens, l'adolescente lui posa la question fatidique : les vampires existaient-ils vraiment ? Il ne pouvait pas lui donner une réponse floue, car si les Bluttrinker étaient réellement de retour, elle devait en savoir le plus possible à propos des créatures qui leur étaient apparentées. Les Bluttrinker avaient été classés dans la race des vampires, mais selon la légende, il existait de nombreuses différences entre eux. Alors que les vampires étaient mortels, les Bluttrinker pouvaient vivre une éternité : aucun point faible ne leur était connu, sauf peut-être leur amour inconditionnel pour le sang et la luxure. Mais était-ce véritablement une faiblesse ? Car le sang leur procurait une force et une vitalité incommensurables. Il était également dit que leur puissance était sans limites et leurs pouvoirs infini. Un Gardien avisé aurait donc beaucoup plus de facilités à vaincre un vampire, alors qu'il n'aurait aucune chance de survie face à un Bluttrinker.
______Estéban se torturait l'esprit à chercher un moyen de lui annoncer cela avec douceur, mais il était évident qu'elle serait effrayée, quel que fût la méthode.
______La sonnerie retentit une nouvelle fois, mais les deux amis n'imitèrent pas les autres élèves pour retourner en cours. Ils restèrent au même endroit en attendant que le lieu redevînt désert. Enfin, le blond lui parla des demi-vampires et de leurs congénères. Il lui expliqua la différence fondamentale entre eux : les demi-vampires étaient des ignorants ou des sorciers transformés par des démons, alors que les vampires naissaient en tant que vampires. Il insista sur le fait que les premiers étaient d'une nature haineuse et que leur rage incontrôlable pouvait faire beaucoup de victimes, tandis que les seconds étaient plus modérés et civilisés. En écoutant son discours, Ophély eut l'impression d'entendre un réquisitoire contre les demi-vampires ; Estéban les condamnait pour ce qu'ils étaient. Mais la sensorielle sentait qu'il ne lui disait pas tout.

______— Il y a des demi-vampires qui se baladent dans la nature ? La police n'est même pas au courant pour...
______— Oublie la police, la coupa le sorcier, très sérieux. Une prison ne serait même pas suffisante, ils briseraient les barreaux en une fraction de seconde. Il n'y a qu'une seule solution...
______— Vous les tuez
, souffla la sensorielle, abasourdie par ce qu'elle venait de deviner.
______— Oui, mais tu comprends qu'on n'a pas le choix.
______— Non, je ne comprends pas justement !
s'exclama-t-elle, révoltée. Vous pourriez essayer de trouver un terrain d'entente, de savoir pourquoi ils se comportent comme ça et de trouver une solution plus pacifique. Vous ne vous posez aucune question, vous les tuez comme ça, sans rien dire à personne : vous commettez des crimes, un génocide !

______Estéban n'était pas surpris par ses reproches. Seule la virulence de ses mots l'atteignait en plein c½ur. Il connaissait bien sa façon de penser : elle n'aimait pas les injustices ni la violence, alors il était normal qu'elle fût en complet désaccord avec ce système. Mais il ne lui avait pas encore dit qu'il faisait lui-même partie des personnes qui se chargeaient du sort des demi-vampires. Lorsqu'il le ferait, il n'imaginait pas sa déception.

______— Enfin, j'espère que votre gouvernement contrôle tout ça et que c'est fait par des professionnels, ajouta plus doucement Ophély.
______— Bien sûr. Ce sont les Gardiens qui s'occupent de ça, mais... tu vas encore t'énerver quand je vais t'expliquer de quelle façon ça se passe. Je sais déjà que tu vas trouver ça barbare, surtout quand on sait qui a l'autorisation de les chasser et...
______— Les « chasser » !
s'écria-t-elle, choquée. Parce qu'en plus ils sont traqués comme des bêtes ?!

______Le sorcier avait envie de se gifler. Le mot lui avait échappé naturellement : lui et les autres Gardiens l'utilisaient constamment pour qualifier leur activité. Il concevait que cela pouvait donner une mauvaise image de sa race auprès des ignorants qui n'avaient pas l'habitude de ces pratiques, mais il n'y avait pas d'autres termes. Il fallait appeler les choses par leur nom. Il tenta une explication pour se justifier, mais il ne croyait pas lui-même en ses propres paroles. Au fond, il était d'accord avec sa camarade : il aurait préféré une autre solution, mais c'était impossible.
______Lorsque le blond annonça à Ophély qu'il était également un Gardien, elle resta stupéfaite. Elle n'aurait jamais pu imaginer qu'il fût capable de tuer quelqu'un, même si cette personne était considérée comme extrêmement dangereuse. Elle était dégoûtée par ce comportement ignoble envers des créatures qui n'avaient rien demandé : ce n'était pas de leur faute si elles avaient été transformées ! Mais quoi qu'elle dît, cela ne changerait rien. Elle devait se résoudre à accepter la vérité, si difficile fût-elle.

______— Je ne sais pas si ça peut te rassurer, mais ma famille n'aime pas particulièrement la chasse. On le fait parce qu'on doit le faire, c'est tout. On veut seulement protéger notre monde et le vôtre.
______— Et Alexianne ? Elle veut seulement protéger son monde elle aussi ?
rétorqua la sensorielle, acerbe.
______— On a une vision des choses différentes. Écoute, je sais que c'est difficile à concevoir, mais c'est comme ça et ça ne changera pas.

______Ophély soupira. Elle devait admettre qu'il avait raison, mais cela ne résoudrait rien. Avec une telle mentalité, elle doutait de l'efficacité de leur future alliance. Elle avait bien compris que les personnes de son rêve devaient se réunir pour combattre cette menace dont elle ne connaissait rien. Pour éviter de continuer la polémique à propos des Gardiens, elle préféra se concentrer sur ces ennemis obscurs. Elle demanda à Estéban de plus amples informations, mais il en savait très peu. Il lui raconta seulement la légende que tous les sorciers connaissaient. Les Bluttrinker n'étaient pas censés exister et le contraire les avait étonnés tous les trois. La rousse frémit face à ce peu de renseignements. Si ces créatures se montraient telles qu'elles étaient décrites, leurs mondes ne seraient bientôt plus qu'un grand buffet à volonté.






______Alors que les deux adolescents montaient au premier étage avec une vingtaine de minutes de retard, ils tombèrent sur Alexei. Ce dernier les attendait dans le couloir : grâce à son lien télépathique avec son frère, il avait tout suivi depuis le début. Contrairement aux autres, il n'avait pas spécialement d'avis sur ce qui s'était déroulé. Que leur secret fût révélé à une ignorante lui importait peu. Seule la légende des Bluttrinker lui faisait peur. Il n'avait pas voulu y croire, mais après l'intervention de l'ange et du démon il devait admettre la réalité.
______Les jumeaux se concertèrent à propos du mensonge qu'ils donneraient au professeur pour expliquer leur retard. La sensorielle les regarda, outrée. Elle n'avait jamais eu recours aux faux-semblants et elle ne commencerait pas maintenant.

______— Elle a raison ! ironisa Alexei. On a qu'à dire au prof' que vous étiez en train de discuter tranquillement avec un ange et un démon parce que des tarés veulent envahir les mondes pour tous nous bouffer !

______Estéban n'eut pas besoin d'en rajouter : Ophély avait compris qu'elle n'était plus une ignorante comme les autres. Elle avait été mise dans la confidence et elle ne pouvait pas partager ce secret. Toutes les créatures surnaturelles, qu'elles fussent sorciers, démons ou vampires, étaient obligées de mentir : il en allait de leur survie.

+ + VI. Menace en vue+ + 10/01/2014

______La fin des cours approchait et Alexianne n'était pas revenue. Comme l'avait deviné Estéban, elle était allée déverser sa colère sur deux demi-vampires qu'elle avait découverts dans une maison abandonnée. Ses pas l'avaient ensuite menée devant la demeure de Kénaël. Elle se tenait face au portail, ses doigts serrés autour de la poignée de son sabre et les yeux rivés sur ce bâtiment qui l'intriguait tant. Malgré son aversion pour les vampires, elle ne pouvait pas ignorer sa curiosité, presque maladive, qui lui attirait souvent de nombreux problèmes. Elle sentait le danger, mais son envie d'en apprendre toujours plus la rendait imprudente. Elle ne réfléchissait pas aux conséquences, elle se laissait simplement porter par son instinct. Et celui-ci lui disait de se méfier, car elle était persuadée qu'il ne les aiderait pas contre les Bluttrinker. Son but semblait plus obscur, aussi lugubre que l'était l'intérieur de sa maison. Il jouait avec les apparences, mais cela le rendait encore plus suspect. Il avait des secrets et elle avait la ferme intention de les découvrir. Une fois qu'elle aurait tout appris, elle se ferait une joie de mettre un terme à cette vie qui avait dû répandre plusieurs fois la mort. Elle le tuerait pour tous les crimes qu'il avait commis.
______La Gardienne se retourna brusquement en pointant son arme sur quelqu'un. Kénaël ne parut pas surpris et ne tenta pas d'esquiver la lame pourtant pointée sur son cou. Il était plutôt concentré à observer sa visiteuse avec un visage impassible. Ses yeux croisèrent son regard menaçant et il sût qu'au moindre geste elle lui enfoncerait son arme à travers la gorge. Il essaya de prendre un ton avenant, mais il savait que cela ne serait pas suffisant pour la mettre en confiance. Il l'invita à entrer et comme il s'y attendait elle refusa froidement avant de lui ordonner de disparaître de sa vue. Le vampire ignora son agressivité et marcha doucement vers le portail. Il ne pût s'empêcher de remarquer les difficultés respiratoires d'Alexianne qu'il avait déjà détectées lors de leur première rencontre. Sa nature prévenante le poussa à se retourner pour s'enquérir de son état de santé.

— De quoi je me mêle ?! s'écria la sorcière, essoufflée.
— Ce serait très désagréable que vous fassiez un malaise devant chez moi. Je me verrais dans l'obligation de vous emmener à l'intérieur et je doute que cela vous plaise.
— Si vous ne voulez pas finir en vampire rôti, dégagez !
— Asseyez-vous à l'ombre quand je serai parti alors.


______L'adolescente ne répondit pas et le regarda s'éloigner. Lorsqu'il disparût derrière la porte, elle rangea son sabre et alla s'asseoir sur le rebord d'un muret, face à la demeure. Son c½ur reprit doucement un rythme normal et sa respiration devint moins saccadée, mais cette sensation d'étouffement était toujours aussi présente. Si Estéban avait été près d'elle, il lui aurait conseillé de vider son esprit de toute pensée malveillante, mais elle abhorrait ce vampire dont le comportement était en parfaite contradiction avec sa nature de monstre. Ses yeux, qui étaient le reflet de toute sa haine, restèrent rivés sur le bâtiment jusqu'à la venue de son meilleur ami et de son frère. Après les cours, Estéban l'avait contactée par télépathie pour savoir où elle se trouvait. Lorsqu'il avait appris dans quel endroit elle avait passé sa journée, l'inquiétude l'avait fait courir jusqu'à elle, si bien qu'il était arrivé essoufflé. La connaissant, il avait eu peur de découvrir un carnage. Il s'assura alors qu'elle se portait bien, mais ce type de questions recevaient sans cesse la même réponse : Alexianne allait toujours bien, même baignant dans son propre sang, à l'agonie.
______La brune jeta un coup d'½il rapide à Alexei qui était un peu plus loin derrière, marchant d'un pas nonchalant. Elle se renfrogna à l'idée de devoir supporter deux personnes détestables dans la même pièce. Elle aurait déjà assez à faire avec Kénaël et cet incapable ne serait qu'une gêne entre elle et sa cible.

— Tu veux qu'on entre ? lui demanda Estéban.
— Non. Mais on est bien obligés si on veut des infos, vu que c'est pas notre bon à rien de Gouverneur qui va le faire.
— Tu peux rester ici, si tu préfères.
— T'as raison, j'ai bien besoin que vous vous fassiez tuer
, railla la jeune fille.
— C'est plutôt avec toi qu'on risque de se faire tuer, rétorqua Alexei, acerbe.
— Dis-lui de se la fermer sinon je te jure que je perds mon sang-froid et ce sera pas beau à voir, siffla-t-elle à l'intention de son ami.

______Le sorcier fit signe à son frère de se taire, mais en guise de réponse le blond lui lança un sourire hypocrite : il avait décidé de pousser à bout Alexianne et il ne s'arrêterait que lorsqu'il aurait obtenu une crise de nerf.

______Alors que les trois adolescents se tenaient devant le portail, prêts à l'ouvrir, la Gardienne fit volte-face. Des frissons la parcoururent et ses muscles se contractèrent à cause de l'horreur qu'elle ressentît. Son visage se crispa en une grimace anxieuse, alors que l'angoisse lui avait déjà noué la gorge. Elle se fit violence pour ne pas reculer et montrer la peur que lui inspirait l'homme face à eux. Ce n'était pas sa carrure imposante ou sa silhouette élancée qui la faisait frémir, mais ses yeux. Son regard reflétait une envie de sang meurtrière, mêlée au plaisir que cela lui procurerait. Ses cheveux blonds étaient en bataille et du sang avait séché sur certaines mèches. La cicatrice qui barrait son ½il droit et son sourire carnassier prouvaient qu'il était d'une nature violente. Il semblait pourtant très calme, ce qui ne présageait rien de bon. Mais ce désir de tuer... Jamais Alexianne n'avait vu un vampire se complaire dans la barbarie et elle était certaine que celui-ci adorait ça. Lorsqu'il passa délicatement sa langue sur ses lèvres, elle frémit de dégoût. Il avait hâte de s'attaquer à eux et s'en délectait déjà. Il avança d'un pas et instinctivement la brune recula légèrement, prête à se battre. Ce geste étira le sourire de la créature qui se transforma en un rictus sadique. Il s'amusait de voir une proie se défendre alors qu'elle n'avait aucune chance de lui échapper.
______Au moment où il s'apprêtait à faire un deuxième pas, un vent violent se leva soudainement. Les arbres tremblèrent, prêts à être déracinés, mais l'homme n'en fût pas du tout ébranlé. Ses pieds semblaient faire corps avec la terre : son équilibre était parfait. Un orage violent se déclencha, le ciel gronda, les éléments se déchaînèrent contre lui, mais il le remarqua à peine.
______Estéban cherchait une solution, mais il se sentait acculé. Il avait tenté à plusieurs reprises de communiquer avec ses congénères par télépathie, mais il n'était arrivé à rien. Son esprit était totalement vide, alors qu'habituellement il entendait constamment les pensées de son jumeau. Si même leur propre lien télépathique avait été bloqué par la seule présence de cette créature, qu'en était-il de leurs pouvoirs ? Il jeta un regard à Alexianne qui n'avait même pas sorti son arme. Elle qui était toujours la première à courir dans la mêlée, son sabre à la main, cette fois-ci elle avait décidé de garder son calme et d'analyser la situation. Mais la seule chose qu'elle retira de son observation n'avait rien de réjouissant : leur ennemi était doté d'une puissance redoutable et ils seraient morts avant d'avoir pu se défendre.
______Alexei n'avait pas pu retenir ses tremblements. A la seconde où il s'était retourné, il avait compris toute l'horreur que représentait cet homme. Il savait qu'il n'en réchapperait pas vivant et la mort le terrorisait. Il avait perdu tous ses moyens et ses espoirs d'être sauvé lorsque la créature réduisit encore un peu la distance qui les séparait. Il sentit un frôlement de tissu sur son bras : il ferma les yeux, pensant que son heure était arrivée. Mais contrairement à ce qu'il croyait, ce jour ne serait pas le dernier de sa vie. Quand il rouvrit les yeux, il vit Kénaël qui s'était interposé entre eux et leur prédateur. Le vent s'était calmé et l'orage s'éloigna, mais le ciel garda sa noirceur inquiétante.

— Kénaël... Tu t'es fait tellement discret ces derniers temps que nous n'espérions pas te revoir un jour, déclara l'intrus d'une voix suave.
— Tu oses venir déranger ma tranquillité et mes invités, Sven ?
— Si j'avais su que tu serais de retour parmi les vivants, j'y aurais peut-être réfléchi à deux fois, mais maintenant que je suis ici, nous pourrions discuter autour d'un repas
, rétorqua-t-il avec sarcasme.
— Je te conseille de rebrousser chemin, gronda le vampire.
— Je suis certain que Valérian t'accueillerait à bras ouverts si tu revenais avec un petit cadeau... insinua l'homme en regardant Alexianne.

______La concernée déglutit difficilement : elle espérait que Kénaël réussît à le faire partir. Cela la répugnait de devoir se reposer sur lui, mais elle n'osait imaginer ce que cette créature serait capable de lui faire avant de la vider de son sang.
______Le brun n'apprécia pas l'insinuation et s'approcha rapidement de Sven pour être à sa hauteur. Celui-ci parût amusé de sa colère, mais il n'était pas venu pour provoquer un conflit. La présence de Kénaël n'avait pas été prévue, alors il préféra se retirer avant que la situation ne devînt compliquée pour lui.
______Le vampire soupira de soulagement. Il aurait été dans une mauvaise posture s'il avait dû se battre avec leur ennemi. Il avait décidé de jouer sur l'intimidation, mais une telle réussite avait été inespérée. Il s'approcha des trois adolescents qui reprenaient leurs esprits, en particulier Alexianne qui semblait plus bouleversée qu'elle ne voulait bien l'admettre. Il leur conseilla de le suivre à l'intérieur, de peur que d'autres ne surgissent. Les jumeaux acquiescèrent silencieusement, tandis que la Gardienne retenait une grimace de dégoût.
______Kénaël les mena au salon où les attendait Kira. Cinq fauteuils étaient désormais disposés en cercle à côté de la cheminée où crépitait un feu. Il leur fit signe de s'asseoir et ils prirent place, sauf la demi-vampiresse qui resta dans l'ombre, loin d'eux. Son aversion pour les sorciers était évidente et elle ne s'en cachait pas. Alexianne ne lui accorda aucun regard, trop occupée à essayer de dissimuler sa respiration difficile et ses mains tremblantes. Le souvenir de cette créature était ancré dans son esprit : elle ne pouvait chasser ses yeux sanglants qui l'avaient fixée avec appétit. Elle essaya de penser à autre chose en écoutant l'interrogatoire qu'Estéban venait de commencer :

— C'était un Bluttrinker, n'est-ce pas ?
— Oui
, répondit leur hôte. Et vous venez de constater à quel point ils sont dangereux.
— C'est vous qui avez déclenché ces intempéries ?
— J'aurais préféré que cela suffise à le faire partir, mais il en faut plus pour les effrayer.
— Vous sembliez vous connaître
, renchérit-il, de plus en plus suspicieux.

______La jeune fille lança un regard noir au vampire qu'il interpréta comme une menace. Il devait faire attention à la formulation de sa réponse, sinon il risquerait de ne jamais gagner leur confiance.

— Certains d'entre eux font partie de mes connaissances, mais cela faisait une éternité que je n'avais pas croisé l'un des leurs. Tout comme vous, j'ai été surpris d'apprendre qu'ils étaient encore vivants.

______Les trois adolescents restèrent silencieux. Ils étaient aussi étonnés que méfiants, mais à présent ils comprenaient pourquoi il possédait des informations que personne n'avait. Il avait sans doute côtoyé ces monstres, mais jusqu'à quel point ? Kénaël ne semblait pas menaçant, mais la possibilité qu'il fût du côté des Bluttrinker était à envisager. Ils ne pouvaient pas lui faire totalement confiance, malgré toute sa bonne volonté.
______Alexei était encore sous le choc lui aussi, ce qui lui faisait dire des bêtises qui exaspéraient Alexianne.

— A part deux pauvres pas vers nous, j'ai pas vu grand-chose. Si c'est ça un Bluttrinker, franchement 'y a pas de quoi en faire un drame.
— Et son aura meurtrière ?
rétorqua son jumeau. Son envie de boire du sang et de nous massacrer ? Ça devrait te mettre la puce à l'oreille.
— Laisse tomber
, intervint la sorcière d'un ton glacial. Ton frère est un minable, ça se saurait s'il avait les capacités d'un Gardien.
— Ta gueule, Dû Lou.


______La Gardienne se leva brusquement dans l'intention d'étrangler ce misérable qui avait osé lui répondre une telle chose. Mais au moment de quitter sa chaise, sa vue se brouilla et elle sentit sa tête tourner. Estéban dût se précipiter vers elle pour l'attraper et ainsi lui éviter de tomber.

— Bah alors, on tient plus debout ? se moqua Alexei.

______Elle repoussa son ami et se tint face au blond qui affichait un air goguenard. Elle voulut l'attraper par son col, mais un nouveau vertige l'arrêta. Sa main finit sa chute sur le dossier du fauteuil, ce qui le fit sourire un peu plus.

— Et c'est moi le minable ? susurra le sorcier devant le visage blanc de sa semblable.

______Alexianne réagit instinctivement et asséna une gifle à cette personne qu'elle ne supportait plus. Ses forces lui étaient revenues à l'entente de son ton méprisant et de son sourire qui la dégoûtaient. Elle en profita pour sortir du salon d'un pas ferme et agressif, sous le regard médusé d'Estéban. Ce dernier se tourna vers son frère et lui lança un regard rempli de reproches.

— Mais qu'est-ce qu'il t'a pris ?
— J'en ai marre qu'elle me traite comme une merde
, cracha Alexei.
— Je vous laisse discuter, dit Kénaël en se levant.

______Il fit signe à Kira de rester pour les surveiller, puis sortit à son tour. Il trouva l'adolescente dans le hall, le front collé contre la porte d'entrée, une main sur la poignée. Elle tourna la tête vivement dans sa direction et lui lança un regard assassin.

— La porte est fermée à clef, l'informa-t-il.

______Il se heurta au silence, comme à un mur épais et glacial. Voyant la panique la gagner, il essaya de la rassurer.

— Ne pensez pas que vous êtes mes prisonniers. Le crépuscule est le moment préféré des Bluttrinker, alors je serais plus tranquille si vous repartiez seulement demain matin.
— Laissez-moi sortir
, souffla-t-elle dans un murmure à peine audible.
— Soyez raisonnable, s'il vous plaît.
— J'ai besoin d'air. Tout de suite.


______Alexianne se laissa glisser contre la porte, ses jambes ne pouvant plus supporter son poids. Sa tête recommençait à tourner, elle voyait les murs tanguer autour d'elle, alors elle ferma les yeux, priant pour que ce calvaire prît fin. Elle aurait voulu garder un ½il sur le vampire, mais elle ne pouvait pas se concentrer sur autre chose que sa suffocation. Elle tentait désespérément de trouver de l'air, mais c'était inutile : ses poumons étaient une telle source de souffrance qu'elle aurait voulu arrêter de respirer. Elle entendit vaguement une voix l'appeler, mais ses oreilles bourdonnaient. Tout à coup, son corps se détendit et elle n'eût plus aucune sensation. Elle eût l'impression de sombrer dans un sommeil désagréable, rempli de ténèbres. La sorcière avait perdu connaissance. Kénaël s'approcha doucement de son corps, comme si elle était encore capable de se réveiller pour le surprendre et l'attaquer. Il la prit dans ses bras et l'emmena à l'étage pour la déposer dans le lit d'une des chambres d'amis. Il referma délicatement la porte derrière lui, puis retourna au salon pour prévenir les Dû Corbin de l'état inquiétant de leur amie. Estéban le remercia, puis se dirigea avec anxiété vers la chambre. Il se demandait si c'était la seule présence de Kénaël qui la plongeait dans cet état ou si leur confrontation avec le Bluttrinker avait aggravé les choses. Il s'inquiétait de savoir de quelle façon la situation évoluerait alors qu'ils seraient certainement obligés de collaborer avec un vampire.





______Beaucoup plus tard dans la soirée, la Gardienne se réveilla en sursaut. Elle se sentait désorientée : sa tête tournait encore un peu, sans doute à cause du manque d'alimentation que son ventre ne tarda pas à lui faire remarquer, et du lieu qu'elle ne reconnaissait pas. Elle se redressa pour s'asseoir et observer la pièce. Les murs étaient ornés d'un simple papier peint gris, une grande fenêtre était cachée par un long rideau noir qui frôlait le sol et une commode en bois imposante faisait face au lit à baldaquin. Seules des couleurs sombres régnaient et il n'y avait aucune décoration qui aurait pu lui en apprendre un peu plus sur leur hôte.
______Lorsqu'Alexianne se tourna pour se lever, elle découvrit son reflet dans un miroir sur pieds. Elle fuit son regard rapidement : se voir lui rappelait trop de souvenirs douloureux. Elle préféra se concentrer sur l'idée qui venait de germer dans son esprit : partir à la découverte de la maison. Au moment où elle se dirigeait vers la porte, Estéban fit son entrée.

— Tu ferais mieux de rester couchée.
— Arrête de me materner. Tu sais très bien que tant que ce vampire se tient loin de moi, ça ira.
— Ce n'est pas seulement lui. Notre rencontre avec ce Bluttrinker a été éprouvante.
— Rien à voir
, trancha la brune d'un ton sec.

______Un bâillement l'empêcha de répliquer, ce qui permit à la sorcière de clore cette discussion qu'elle prédisait énervante.

— Va te coucher au lieu de t'occuper de moi.
— Si tu me promets de ne pas fouiner dans cette maison
, rétorqua le blond, réprobateur.
— Tu me connais, c'est absolument pas mon genre ! railla-t-elle en le poussant dehors.

______Son ami partit dormir dans la chambre à côté en espérant que la patience de Kénaël fût inébranlable : il en aurait besoin s'il voulait la supporter.
______La jeune fille sortit dans le couloir après avoir attendu que le silence prît possession de la demeure. Face à elle se trouvait un escalier menant au rez-de-chaussée et à sa droite deux portes, dont l'une entr'ouverte. Alexianne jeta un coup d'½il à l'intérieur de celle-ci et y découvrit les jumeaux endormis. Par chance, Estéban s'assoupissait très rapidement : il lui suffisait d'un bon matelas et il plongeait dans un sommeil profond pour une nuit entière. La seconde porte menait également à une chambre qui ressemblait aux deux autres : sombre et sans artifices. La brune revint alors sur ses pas pour se diriger vers la gauche et emprunter un long corridor dans lequel se succédaient plusieurs portes fermées à clef. Au bout, un escalier étroit menait à une énième ouverture qui donnait sur un grenier où étaient entassés des dizaines de cartons, de très vieux meubles et des objets de décorations qui avaient sans doute beaucoup à raconter. L'adolescente fit le tour de la pièce, mais elle ne remarqua rien qui aurait pu éveiller son intérêt. Elle commençait à croire que cette maison n'avait rien d'extraordinaire, mis à part le fait qu'elle abritait un vampire et son sbire. A cette pensée, elle se souvint de la vieille femme qui les avait accueillis froidement lors de leur première visite : elle ne l'avait pas revue depuis et cela l'intrigua. Elle décida de continuer ses recherches, espérant la croiser pour peut-être lui poser discrètement des questions. Mais avant de sortir, son regard tomba sur un tableau posé au sol contre le mur : il représentait des hommes et des femmes qui avaient l'air de former un groupe d'amis. Alexianne s'accroupit pour mieux voir et elle identifia immédiatement l'un d'entre eux comme étant le Bluttrinker à la cicatrice. Un frisson violent la parcourut : elle eût un très mauvais pressentiment lorsqu'elle reconnut un deuxième visage qui ne pouvait être que celui de Kénaël. Elle devina sans peine que toutes ces personnes étaient des vampires ou des Bluttrinker.

— Que faites-vous ici ?! s'écria une femme d'un âge avancé qui venait de faire irruption dans la pièce.

______La Gardienne sauta sur ses pieds, prête à se défendre, mais lorsqu'elle vit la vieille dame ses muscles se détendirent : c'était la personne qu'elle avait rencontrée avec Estéban. Elle chercha tout de même une excuse pour éviter les ennuis face à cet air accusateur.

— Je cherchais les toilettes. Que voulez-vous que je fasse d'autres en plein milieu de la nuit ?
— Merci, Quilda. Je fermerai moi-même cette pièce
, dit Kénaël en apparaissant derrière elle.

______La femme lança un regard soupçonneux à la sorcière avant de redescendre. Le brun observa son invitée avec un sourire amusé : elle avait été prise sur le fait, mais elle n'avait pas l'intention de le reconnaître. Le culot d'Alexianne était incroyable. Elle mentait avec un tel aplomb que c'en était déconcertant. Dès son entrée, elle l'avait toisé d'un ½il provocateur comme pour l'inviter à essayer de la contredire. Mais lorsque ses yeux se posèrent sur le tableau à ses pieds, son sourire s'effaça aussitôt.

— Je vais me coucher, déclara rapidement la jeune fille en se dirigeant vers la sortie.
— Quand cesserez-vous de fuir ?
— Je ne fuis pas, je suis fatiguée.
— Pourquoi ne pas être sagement restée dans votre chambre alors ? La curiosité vous pousse à prendre des risques, mais vous n'êtes pas aussi courageuse que ce que vous voulez faire croire
, dit Kénaël en la regardant attentivement pour mesurer sa réaction.
— Comme je l'ai dit tout à l'heure : je cherchais les toilettes, rétorqua-t-elle en contenant difficilement sa colère.
— Vous arrive-t-il de dire la vérité ?
— Vous commencez sérieusement à me taper sur les nerfs. Et là, c'est la vérité.
— Je n'en doute pas
, répondit-il en réprimant un rire.

______La Gardienne se renfrognât, puis regarda de nouveau ce tableau. Elle devait l'admettre, sa curiosité lui créait souvent des problèmes, mais elle ne pouvait pas s'en empêcher. Il lui fallait toutes les informations possibles, elle devait tout savoir, car rester dans l'ignorance était trop difficile pour elle. Cela lui donnait une sensation désagréable d'être enfermée dans le noir ou d'avoir des ½illères.

— Je pourrais sentir votre impatience depuis le jardin, fit remarquer le vampire. Allez-y, posez-moi la question qui vous démange depuis que vous avez découvert cette peinture.
— Pourquoi vous êtes là-dessus avec ce type ? Vous n'aviez pas l'air d'être potes tout à l'heure.
— Je vous ai dit que certains d'entre eux étaient des connaissances : Sven en faisait partie.
— Ce ne sont pas seulement des "connaissances", ce sont vos amis !
s'emporta Alexianne.
— Il fût un temps où c'était le cas, mais...
— Qui nous dit que vous n'êtes pas de leur côté ? Que vous ne jouez pas au bon samaritain juste pour nous planter un couteau dans le dos ?
— Puisque vous n'avez pas l'intention de me croire, je vous épargnerai de vaines explications
, répondit Kénaël d'un ton froid. Vous connaissez la sortie.

______L'adolescente partit sans un regard pour celui qu'elle considérerait toujours comme son ennemi. Elle ne s'arrêterait pas de chercher avant d'avoir obtenu de véritables réponses. Elle imaginait que dans une maison aussi grande, il pourrait y avoir une bibliothèque dont l'immense diversité de livres étancherait sa soif de connaissances. Elle continua son exploration au premier étage et découvrit un deuxième escalier menant à l'étage supérieur. L'une des pièces contenait presque autant de livres qu'une bibliothèque municipale. Les murs étaient recouverts d'immenses étagères et des fauteuils aux allures très confortables étaient disséminés un peu partout sur de grands tapis bordeaux. Un bureau en acajou massif avait été placé près d'une porte-fenêtre qui donnait sur un petit balcon.
______Alexianne profita des quelques heures qui lui restaient pour examiner un maximum d'ouvrages. Tout était classé par genres et noms d'auteurs, ce qui faciliterait grandement ses recherches. Elle commença par les livres d'histoire qui semblaient être les plus nombreux et les plus intéressants. Elle passa toute sa nuit à les étudier, mais lorsque le soleil se leva elle n'avait rien trouvé de concluant et s'était assoupie sans s'en apercevoir. Une pile imposante de livres était aux côtés du fauteuil sur lequel elle avait passé plusieurs heures.

— Vous êtes infernale, mademoiselle Dû Lou, déclara Kénaël en entrant.

______La sorcière sursauta à l'entente de cette voix qui l'avait encore surprise à fouiller. Lorsqu'elle tourna la tête dans sa direction, elle le découvrit dans l'encadrement de la porte avec un air faussement désespéré sur le visage. Il s'assit sur un des fauteuils en face d'elle, alors qu'elle refermait le livre sur ses genoux pour le déposer sur le haut de sa pile. Elle bailla en voyant les teintes orangées du ciel : Estéban lui ferait encore la morale s'il remarquait qu'elle avait mal dormi à cause de son escapade.
______Le vampire observa les ouvrages qu'elle avait étudiés et sourit à la vue de certains titres. A peu de choses près, ils traitaient tous du même sujet : les mythes et les légendes des quatre mondes.

— Ce n'est pas dans ce genre de livres que vous trouverez ce que vous cherchez.
— J'ai eu le temps de cogiter cette nuit et j'en ai tiré une conclusion qui ne tient pas debout. Vous allez peut-être pouvoir m'éclairer...
éluda Alexianne avec un sourire hypocrite.
— Dîtes-moi.
— Les Bluttrinker sont censés avoir disparu, il y a de ça deux siècles, ce qui vous fait déjà plus de deux cent ans. Vous me direz, c'est loin d'être la moyenne d'âge d'un vampire, mais comment vous expliquez le fait que vous soyez sur un tableau qui date de bien plus longtemps ? Un vampire ne peut pas...
— Vraiment, vous cherchez les problèmes
, la coupa-t-il d'une voix grave.
— Alors c'est ça, hein... Vous buvez du sang humain ! s'exclama-t-elle avec dégoût.

______Le silence de Kénaël confirma ses soupçons. Elle quitta la bibliothèque d'un pas pressé sans s'occuper du monstre qu'elle laissait derrière elle. Comment avait-elle pu le laisser vivre jusqu'à présent ? Elle aurait dû le tuer sans chercher à comprendre. Mais désormais, elle avait une très bonne raison de l'exécuter : si les Gardiens découvraient un vampire se nourrissant de sang humain, il était de leur devoir de l'éliminer. Dans ces cas-là, ils représentaient une menace aussi grande que les demi-vampires. Ce type de régime alimentaire leur accordait une trop grande longévité et une puissance dévastatrice intolérable. Cela leur créait une telle dépendance qu'ils étaient prêts à tout pour en obtenir.
______L'adolescente descendit rapidement les escaliers, récupéra son sabre et ouvrit la porte de la chambre des jumeaux avec fracas. Ils dormaient encore, mais elle tira les rideaux pour ensuite les réveiller brutalement. Elle secoua Estéban jusqu'à l'entendre marmonner dans son oreiller, signe qu'il commençait à émerger du sommeil. Alexianne était au bord de l'hystérie lorsqu'il ouvrit péniblement les yeux pour voir ce qui se passait. Elle criait qu'il fallait absolument éradiquer tous les vampires de la surface de la terre, en particulier Kénaël De Loménie, parce qu'ils étaient tous des monstres à visage humain qui se repaissaient sans cesse de la vie de leurs proies. Le jeune homme avait l'habitude d'entendre ce refrain, mais il trouvait cela étrange qu'il commençât si tôt le matin. Sous les insultes d'Alexei qui aurait aimé dormir encore, il tenta de la raisonner en lui expliquant que leur hôte ne buvait plus de sang humain, mais seulement animal. Kénaël avait préféré leur révéler ce petit point noir avant qu'ils n'en fissent eux-mêmes la découverte. Mais cela ne suffit pas à calmer Alexianne : elle hurla au scandale face à la crédulité de son ami qui avait cru au mensonge ridicule de ce vampire. Lorsqu'elle le vit se recoucher en soupirant, elle jura, puis sortit aussi vite qu'elle était entrée. Elle dévala l'escalier pour s'enfuir dehors et retourner dans son monde pour se préparer à s'occuper de l'extermination du dernier De Loménie.
______Kénaël l'avait regardée courir jusqu'au portail depuis la fenêtre de la bibliothèque. Il avait espéré un retournement de situation et qu'elle changeât d'avis pour revenir et discuter calmement, mais c'était mal la connaître. Alexianne était une personne à l'esprit si fermé qu'il était impossible de lui faire entendre raison. Elle donnait l'impression de n'aimer personne, trop méfiante pour accorder sa confiance. Il se demandait encore de quelle façon il pourrait s'y prendre pour l'ouvrir à un point de vue différent.

— Ce sera plus difficile que ce que je pensais, murmura-t-il pour lui-même.

+ + VII. Première entrevue avec l'ennemi+ + 18/04/2014

______Après le départ précipité d'Alexianne, Kénaël se rendit à la cuisine où il trouva Quilda préparant un petit déjeuner copieux pour leurs deux invités. Il la salua, puis ouvrit le réfrigérateur. Il prit la clé qu'il gardait constamment autour de son cou et actionna l'ouverture d'un emplacement caché au fond du meuble. Il attrapa sa carafe de sang animal et s'en versa un verre. Cette précaution évitait aux curieux de découvrir sa véritable nature : sa maison avait déjà été victime d'un cambriolage et il ne souhaitait pas que des ignorants s'amusassent à faire courir des rumeurs qui auraient pu s'avérer être véridiques.
______Lorsque le vampire but sa première gorgée, ses sourcils se froncèrent légèrement. Il n'aimait pas boire du sang froid, même après tant d'années il ne s'y était toujours pas habitué. La majorité de ses congénères avait souvent une préférence pour le sang chaud et il les comprenait parfaitement : la chaleur du sang, même animal, rappelait celui des humains encore palpitant dans leurs veines. Mais Kénaël s'obligeait à avaler ce liquide épais et glacial qui avait du mal à passer dans sa gorge, autrement il ne répondrait plus de ses actes.
______Le brun rangea son breuvage à sa place, puis se dirigea vers la salle à manger avec un plat de croissants chauds. Il s'installa à table en attendant que les deux frères se lèvent. Estéban ne se fit pas attendre longtemps : il entra un instant plus tard et s'assit à côté de leur hôte. Aucun d'eux ne parla après les salutations habituelles. L'atmosphère était un peu tendue à cause du comportement d'Alexianne. Estéban était gêné de sa réaction démesurée et de l'impolitesse dont elle avait fait preuve, alors que Kénaël les avait défendus et protégés contre un ennemi redoutable.

— Vous savez... Il ne faut pas lui en vouloir, tenta le blond sans conviction.
— Elle n'aime pas les vampires, c'est son droit.
— C'est plus compliqué que ça malheureusement. Il y a une cause à son comportement, n'allez pas croire qu'elle vous déteste seulement par plaisir.
— Vraiment ?
répondit le vampire avec intérêt.
— Tout ce que je peux vous dire c'est que vous devriez vous tenir loin d'elle. Très loin. Elle finirait par vous tuer sinon.
— Je prends bonne note de votre conseil. Mais nous allons devoir collaborer et pour cela il faudra nous entendre.
— Ne faîtes pas comme si vous étiez obligé de lui adresser la parole. Votre présence sera bien assez gênante comme ça
, rétorqua Estéban avec froideur.

______Son interlocuteur ne prît pas la peine de répondre. Il avait bien compris le message : éviter Alexianne à tout prix. Cependant, ce n'était pas en accord avec ce qu'il avait décidé. Il comprenait les inquiétudes du sorcier, mais il ne reculerait pas face à quelques difficultés. Il avait remarqué les essoufflements constants d'Alexianne lorsqu'il se trouvait dans la même pièce qu'elle. Sa haine envers sa race était palpable et cela n'avait aucun rapport avec son statut de Gardien : elle en avait fait une affaire personnelle. Mais cela lui importait peu : il réussirait à établir un lien de confiance entre eux.


+ + VII. Première entrevue avec l'ennemi+ +



______Fatiguée et énervée, Alexianne rentra chez elle en claquant la porte. Il était encore tôt, mais elle se fichait de réveiller toute la famille. Lorsqu'elle entendit une cuillère cogner contre une tasse, elle sût que son oncle était déjà debout dans la cuisine à boire son éternel café noir. Elle espérait qu'un jour l'excès de caféine eût raison de son c½ur pour être enfin débarrassé de ce tyran.
______Après avoir fait un bruit d'enfer avec la porte, l'adolescente tenta de passer inaperçu en filant droit vers les escaliers, mais elle ne lui échapperait pas aussi facilement.

— Viens ici, lui ordonna l'homme sur un ton désagréable.

______La brune tressaillit, leva les yeux au ciel et entra dans la cuisine où le Gardien était debout, serrant sa tasse si fort que ses jointures en étaient blanches. Son regard froid et accusateur la regarda de haut, comme un juge impitoyable sur le point de prononcer sa sentence.

— T'étais où cette nuit ? aboya-t-il.
— Je chassais, comme...
— Ne me prends pas pour un con ! Elle est où ton arme ?


______Alexianne ferma les yeux et se retint de soupirer : elle avait commis la grave erreur d'oublier son sabre chez Kénaël. Une raison de plus pour haïr ce vampire immonde ! Elle qui ne sortait jamais sans son arme, il l'avait poussée à bout et sa découverte lui avait fait oublier la chose la plus importante. Elle se maudissait pour s'être laissé distraire ainsi et son oncle ne se priverait pas pour lui renvoyer sa médiocrité. Il ne lui restait plus qu'à trouver une excuse pour essayer de passer pour la moins idiote possible.
______La sorcière rouvrit les yeux et planta son regard glacial dans celui de son oncle.

— J'étais chez Estéban : j'ai oublié mon arme chez lui.
— Encore à traîner avec les Dû Corbin !!
hurla-t-il en posant violemment sa tasse sur la table, renversant la moitié de son café.

______La deuxième famille de Gardiens n'était pas appréciée par les Dû Lou. Elle était trop pacifiste à leur goût, pas assez vindicative et intransigeante avec les vampires. Leur opinion était radicalement différente, mais il y avait pire encore : les Dû Corbin n'aimaient pas la chasse. Dans ces conditions, la famille d'Alexianne estimait qu'ils n'étaient pas dignes d'être des Gardiens. Que l'une des leurs les fréquentât était intolérable ! L'oncle prenait donc un plaisir vicieux à rabaisser Estéban devant sa nièce. Il énonçait ses défauts comme il aurait établi une liste de courses, ce qui donnait envie à la jeune fille de lui tordre son petit cou ratatiné et de lui arracher les yeux pour les lui enfoncer au fond de la gorge.

— Si ça continue tu vas devenir comme lui : une incapable. Et ça il en est hors de question ! s'égosilla-t-il en envoyant valser sa tasse par terre d'un revers de la main.
— Oui je sais, je connais la rengaine.
— Dégage, tu m'exaspères !


______L'homme lui tourna le dos et elle pût enfin s'échapper et s'enfermer dans sa chambre. Son ventre grogna pour lui signaler sa faim, mais elle n'avait aucune envie d'avaler quelque chose. Son ventre était noué de peur et de colère : elle devait éliminer Kénaël De Loménie, mais comment y parvenir seule ? En quelques heures, il avait réussi à duper Estéban et à lui faire croire qu'il ne buvait plus de sang humain. C'était tout simplement impossible : un vampire n'aurait jamais la force physique et mentale pour renoncer à de telles saveurs. Ces monstres à visage humain n'étaient que des animaux incapables de résister à leurs plus bas instincts. Elle devait trouver un moyen de l'abattre, même si pour cela elle devait quérir l'aide de sa famille. Habituellement, elle abhorrait chasser en leur compagnie, mais Kénaël était une cible prioritaire à ne surtout pas laisser en vie plus longtemps. Elle userait de n'importe quel moyen pour avoir le plaisir de voir la dernière once de vie s'échapper du corps de cette créature abjecte.
______Pour tenter de calmer un peu ses nerfs, Alexianne s'effondra sur son lit et attrapa le premier livre que sa main saisit sur sa droite. Malheureusement pour elle, c'était une histoire d'amour stupide que son meilleur ami lui avait prêté de force. Elle le balança contre le mur en imaginant à la place la tête d'Estéban. Elle l'aimait beaucoup, mais parfois son comportement trop conciliant l'insupportait.
______Trop énervée pour se concentrer sur autre chose que la stupidité de son semblable, la Gardienne entreprit de prendre une douche brûlante qui lui ferait oublier ses problèmes. Aucun ignorant n'aurait pu supporter une telle température, mais avoir une affinité avec le feu avait bien des avantages. Son corps était capable de soutenir de très grandes chaleurs et cela lui était utile pour se laver : elle détestait l'eau, mais elle réussissait à l'apprécier quand la salle de bain était inondée de vapeur.


+ + VII. Première entrevue avec l'ennemi+ +



______Après être restée plus d'une heure dans la salle de bain pour empêcher ses cousins d'y accéder, Alexianne profita de ce samedi ensoleillé pour marcher dehors. Elle aimait sentir les rayons de l'astre sur sa peau. L'été, elle passait parfois des heures à se prélasser dans l'herbe sans penser à rien d'autre que la chaleur que son corps accumulait. C'était sa saison préférée, surtout lorsque l'hiver avait été particulièrement rude.
______Un bruissement attira l'attention de la sorcière alors que la rue avait été silencieuse depuis son départ. Elle observa les arbres qui bordaient la route et vit des oiseaux s'envoler en piaillant bruyamment. Elle détestait ces petits volatiles qui chantaient à sa fenêtre le matin dès l'arrivée du printemps. Ses yeux ne s'attardèrent pas plus longtemps sur le ciel, car elle avait aperçu une ombre derrière elle. Son premier réflexe fût de poser discrètement sa main sur la garde de son arme accrochée à sa ceinture, mais son oubli lui revînt brutalement en mémoire. Elle n'avait rien pour se défendre. Cette ombre aurait pu appartenir à un sorcier inoffensif, mais les gens sains d'esprit n'osaient pas l'approcher d'aussi près. Alexianne sentait le danger émaner de cette silhouette sur le trottoir. Les battements de son c½ur avaient commencé à s'accélérer à la seconde où elle s'était sentie suivie. Un petit sourire apparut sur ses lèvres : l'adrénaline due à l'excitation lui procurait un bien fou. Elle avait hâte de frapper de ses poings le démon qui s'amusait à jouer avec elle, à défaut de pouvoir le découper en morceaux. Mais quand elle se retourna, son visage se décomposa. Comment avait-elle manqué cette aura meurtrière si particulière ? Sven la narguait avec un sourire narquois : il était fier de la prendre ainsi au dépourvu et de voir le désespoir habiter la Gardienne. Cette dernière aurait aimé lui fausser compagnie, mais une menace plus grande encore s'était glissée dans son dos. Le Bluttrinker n'avait pas commis la même erreur que la veille et était venu accompagner.
______L'adolescente regarda par-dessus son épaule et eût un frisson de dégoût lorsqu'elle vit les crocs acérés de la congénère de Sven. C'était une femme avec une taille élancée dont les talons vertigineux semblaient dangereux tant ils paraissaient aiguisés. Ses cheveux étaient d'un blond très foncé et tressés en une natte qui pendait plus bas que sa chute de reins. Elle arborait une robe noire qui mettait sa poitrine en valeur, peut-être trop d'ailleurs, car cette femme aurait pu être belle si elle n'avait pas été si vulgaire. Quant à ses yeux aussi rouges que le sang, ils ne trompaient pas sur sa nature profonde : c'était une Bluttrinkerin* féroce et assoiffée. Mais à l'inverse de son compagnon, la blonde était mécontente d'être là. Ses sourcils froncés et son pied qui ne cessait de frapper le sol démontraient son impatience grandissante.

— Suis-nous, intima-t-elle d'une voix ferme.
— Et le mot magique c'est pour les chiens ? rétorqua Alexianne avec hargne.
— Soit tu nous suis sans faire d'histoire, soit tu fais de la résistance et il se pourrait que tu perdes quelques morceaux : un bras, une jambe... c'est si vite arraché, menaça Sven d'une voix mélodieuse.

______La jeune fille n'avait pas d'autres choix : elle était seule face à deux monstres qui n'hésiteraient pas à mettre leurs menaces à exécution. Elle se résigna et opina du chef pour montrer son accord. Elle espérait seulement qu'elle ne serait pas leur prochain repas, mais elle avait de sérieux doutes sur son avenir désormais. Elle ne comprenait pas les raisons de cette mise en scène : s'ils voulaient l'éliminer, ils auraient pu le faire immédiatement. Au lieu de ça, ils l'emmenaient tranquillement au Siège Gouvernemental. Cette destination ne la surprit qu'à moitié : le Gouverneur des sorciers était un opportuniste qui n'aurait pas hésité à vendre sa propre mère s'il avait pu en tirer bénéfice. Nullement besoin de grands discours pour le rallier à une cause : lui promettre argent et pouvoir était suffisant. Si les Bluttrinker avaient compris cela, ils n'avaient sans doute pas eu besoin de plus d'une minute pour le convaincre de les laisser vaquer dans le monde des sorciers.
______La sorcière suivit ses deux ennemis jusqu'au portail du bâtiment qui empêchait quiconque d'entrer sans invitation. Elle lança un regard de biais aux gardes qui les laissèrent passer sans ciller : les employés du Gouvernement ne valaient pas mieux que leur chef. Lorsqu'elle l'aurait devant elle, elle se ferait un plaisir de lui dire enfin le fond de sa pensée ! Toutefois, les Bluttrinker ne rejoignaient pas le bureau du Gouverneur comme elle l'avait cru : ils empruntèrent un passage qui les mena au monde des ignorants.

— Vous comptez me balader encore longtemps comme ça ? râla la brune.

______Sven et sa congénère lui lancèrent un regard menaçant qui suffit à la faire taire jusqu'à leur arrivée. Alexianne se contenta d'observer le chemin qui les mena à une deuxième porte donnant sur un autre monde. Derrière ce passage se cachait un escalier si étroit qu'ils durent le descendre en file indienne. Il y faisait trop noir pour voir plus loin que leurs orteils, alors elle fit glisser sa main sur le mur pour garder un certain équilibre. Elle sentit sur ses doigts une matière qui ressemblait à du charbon ou de la poussière. Plus ils allaient en profondeur, plus la Gardienne manquait d'air. Il régnait une chaleur insoutenable qui la fit tousser bruyamment. Ses vêtements collaient à sa peau devenue poisseuse et quelques mèches de cheveux étaient plaquées contre son front, trempé de sueur. A croire qu'elle avait couru un marathon, alors qu'elle n'avait descendu qu'une vingtaine de marches. Lors de sa progression, elle remarqua l'éloignement des murs et l'agrandissement de l'escalier qui devînt imposant. Respirer était toujours difficile, mais elle avait moins l'impression d'étouffer.
______Arrivée à la dernière marche, Alexianne aperçut une faible lueur qui éclairait un couloir tout aussi noir. La blonde attrapa la torche et les mena à travers les souterrains des Enfers. Le monde démoniaque ne ressemblait pas à ce qu'avait imaginé la sorcière. Les descriptions des livres ne rendaient pas honneur à ce lieu célèbre, pourtant terrifiant. La noirceur qui s'en dégageait et cette désagréable sensation qui prenait à la gorge, lui donnait de violents frissons. Les démons étaient bien les seuls à pouvoir vivre dans ce monde obscur : leur faculté à voir dans le noir et leur adoration pour les ténèbres leur donnaient un avantage certain. Mais la seule et unique raison qui tenait à l'écart toutes les autres créatures était leur sens de l'orientation : les Enfers étaient réputés pour être un véritable labyrinthe dont personne, mis à part les démons, ne pouvaient ressortir. Bien sûr, c'était avant le retour des Bluttrinker qui semblaient s'y sentir comme chez eux. La femme avait un pas assuré et l'air de connaître les couloirs comme sa poche. Alexianne se demanda de quelle façon ces créatures connaissaient si bien les Enfers. Elle soupçonnait les démons d'avoir pris leur parti : ils n'étaient pas dignes de confiance et à la moindre occasion, ils s'enfuyaient comme des lâches.

— Alors comme ça vous vous terrez aux Enfers ? Bon à savoir. Les démons doivent être terrifiés, railla l'adolescente.
— Sauf s'ils ont su tirer profit de la situation, répliqua Sven, derrière elle.
— Ne sympathise pas avec la nourriture, intervint vivement la blonde. Sauf si tu veux avoir un cadavre en guise de jouet...
— Ils ne vont pas la tuer tout de suite. Pour le moment, ils veulent seulement faire connaissance
, susurra-t-il à l'oreille de la sorcière qui tressaillit.

______Elle n'aimait pas du tout le tournant que prenait la situation. Peut-être que les Bluttrinker aimaient jouer avec leurs proies avant de les vider lentement de leur sang, ou bien préféraient-ils les amener dans un endroit sombre pour leur faire subir des tortures insoutenables... L'imagination de la jeune fille était trop fertile dans ces conditions et toutes les images qui s'imposaient à son esprit la terrorisaient. Elle aurait donné n'importe quoi pour que les vampires et les Bluttrinker n'eussent jamais existé.
______La femme émit un grognement mécontent, signe qu'elle était en désaccord pour laisser en vie leur captive. Elle détestait cette petite Gardienne trop sûre d'elle. Mais la Bluttrinkerin* ne savait pas qu'Alexianne se donnait seulement une contenance à travers l'ironie et l'arrogance : au fond, elle avait peur comme n'importe quel être humain qui se trouverait en présence de deux monstres pouvant la tuer d'un claquement de doigt. Elle contenait difficilement les tremblements de ses mains qui se seraient propagés dans tout son corps si elle y avait laissé libre cours. Elle pensait qu'en cachant sa peur, elle serait plus en sécurité, mais il n'en n'était rien. Cela attisait plus encore la colère de certains.
______La blonde poussa deux grands battants afin d'entrer dans une grande salle ovale plus lumineuse que les couloirs grâce aux nombreuses torches qui ornaient les murs. La chaleur y était plus agréable, mais les flammes projetaient des ombres inquiétantes sur la pierre charbonneuse. Deux fauteuils avaient été disposés au centre de la pièce, tels deux trônes pour deux rois. Cela rendait l'atmosphère étrange : trop impersonnelle pour être conviviale, mais assez rassurante pour détendre un peu Alexianne. La température redevenue supportable lui procurait une sensation de bien-être, alors qu'elle avait toujours conscience du danger imminent. Les Bluttrinker savaient jouer avec ses nerfs.

______Après un instant d'attente, la Gardienne et ses ravisseurs virent une porte au fond s'ouvrir et laisser passer un homme. Ce dernier arriva vers eux en marchant d'un pas pressé avec un large sourire aux lèvres.

— Enfin la voilà ! Alexianne Dû Lou ! s'exclama-t-il d'une voix enjouée devant la concernée.

______La sorcière ouvrit de grands yeux hébétés face à cet engouement qu'elle pensait exagéré. Elle avait reculé d'un pas lorsqu'il s'était approché pour être à sa hauteur, mais si elle avait pu elle aurait mis des kilomètres de distance entre eux.

— Emrys... soupira un deuxième Bluttrinker, entré après lui.
— J'étais impatient de te rencontrer, reprit le susnommé.
— T'as une langue alors réponds ! ordonna la blonde en colère.
— Séraphine, sois donc aimable avec notre invitée, la réprimanda le deuxième.
— "Invitée" ? C'est une blague ? protesta enfin Alexianne.
— Je doute que vous auriez accepté de venir avec un carton d'invitation, rétorqua-t-il avec un sourire qui la fit frémir d'horreur.
— On aurait pu téléphoner, mais ça capte mal ici, plaisanta Emrys.

______"Mais sur quels guignols je suis tombée ?!" pensa l'adolescente en le fixant étrangement. Elle avait l'impression d'être en décalage complet avec eux : leurs paroles ne concordaient pas avec ce qu'ils dégageaient. Le premier se donnait un air sympathique qui aurait rendu confiant n'importe quel paranoïaque, alors qu'il était certainement l'un des dirigeants et donc l'un des plus dangereux. Quant à son homologue, son sourire sonnait aussi faux que le reste. Il était mesquin et pervers, d'un machiavélisme terrifiant. Il n'essayait pas de cacher sa nature profonde : c'étaient ses paroles avenantes qui le montraient ainsi. Emrys était très différent, cela se voyait dès le début. Ce contraste entre eux faisait trembler la Gardienne. Elle les redoutait tous les deux, mais elle ne savait pas ce qu'ils attendaient d'elle. Impossible de deviner leurs intentions.

— Pour vous prouver notre bonne foi, je vous propose de discuter autour d'un bon repas, ajouta le deuxième Bluttrinker.
— J'adore votre humour, railla Alexianne.

______Un silence gênant s'installa, mais après l'avoir longuement observée Emrys éclata d'un rire cristallin. Sa taille longiligne se courba au rythme des soubresauts de ses épaules. Les traits fins de son visage se crispèrent à chaque rire qui retentit dans toute la pièce. Lorsqu'il reprit enfin son souffle, le Bluttrinker repoussa quelques mèches brunes qui étaient tombées devant ses yeux rouges pétillants de malice.
______Son congénère agit comme son parfait opposé. Il resta de marbre et s'assit sur l'un des deux fauteuils. Il croisa ses jambes et porta toute son attention sur la sorcière. Il ne la voyait que d'un seul ½il, car le droit était caché par une longue mèche de cheveux blonds, mais cela ne le gênait en rien. Il n'avait pas besoin de ses deux yeux pour déceler la peur chez ses proies. Ses deux oreilles lui suffisaient pour se délecter de leurs cris de douleur et leurs supplications. Sa taille était certes plus tassée que celle de son homologue, mais le charisme que dégageait sa prestance n'en était pas affaibli. Il les dominait tous de son regard hautain et autoritaire. Son visage était fier, mais ses traits semblaient constamment durcis par la colère. Une émotion qu'il ne cessait jamais de contenir. Sa tendance à la cruauté et au sadisme avait particulièrement retenu l'attention d'Alexianne : ses ongles aussi longs et acérés que ses crocs étaient maculés de sang.


+ + VII. Première entrevue avec l'ennemi+ +



*Bluttrinkerin : féminin de Bluttrinker (donc en français "buveuse de sang"). A prononcer Blouttrïnkeurine.